
À 75 ans Jean-Pierre fête son anniversaire en courant un marathon : pourquoi cela n’a pas marché comme prévu
Jean-Pierre s’était fixé un objectif raisonnable pour le marathon de Saumur : 4h45. Pas une quête héroïque. Pas une lubie de retraité hyperactif. Un projet construit sérieusement pendant 22 semaines avec trois entraînements hebdomadaires, du renforcement musculaire, une attention portée à la nutrition, à l’hydratation et au sommeil.
Bref, exactement ce qu’il fallait faire.
Et pourtant le jour J, tout s’est progressivement délité jusqu’à transformer la course en alternance marche-course. Résultat final : 5h21.
Le plus intéressant n’est pas le chrono mais davantage la question qu’il pose ensuite :
Pourquoi un marathon peut-il échouer alors que l’entraînement semblait cohérent ?
Et là, on entre dans la vraie physiologie.
Avant la course Jean-Pierre écrivait :
« Mon ambition se limitant à finir sans avoir à emprunter un chemin de croix, en approchant mon objectif raisonnable de 4h45. »
Puis :
« Retrouver 43 ans plus tard des sensations oubliées et éprouver la difficulté et le plaisir modeste d’un pari mené à son terme »
J’aime beaucoup cette formulation parce qu’elle est très juste physiologiquement.
Le marathon n’est pas seulement un problème énergétique. C’est un problème de maintien de la fonction musculaire pendant plusieurs heures malgré les signaux d’alarme envoyés progressivement par le corps.
Et à partir d’un certain âge, le facteur limitant change.
Chez beaucoup de coureurs masters, ce n’est plus principalement le VO₂max qui limite mais la capacité des muscles à continuer à absorber des milliers d’impacts sans destruction progressive de l’économie de course. Les sensations décrites par Jean-Pierre montrent quelque chose d’assez classique chez les marathoniens âgés : le cardio ne s’effondre pas vraiment, mais la mécanique se dégrade. D’ailleurs, Jean-Pierre écrit très lucidement :
« le renforcement musculaire bien que régulier ne m’a pas corrigé suffisamment car c’est par là que le problème physique a commencé »
Je pense qu’il a probablement raison.
Le marathon est une épreuve musculaire avant d’être cardiovasculaire.
Pendant plusieurs heures, chaque foulée crée des microtraumatismes. Quand la rigidité musculaire baisse, quand la foulée devient moins économique, le coût énergétique explose.
Le cerveau détecte alors une augmentation du risque mécanique et réduit automatiquement l’intensité. C’est alors que la marche apparaît par protection afin de diminuer l’impulsion qui est le produit de la force par le temps pour de nouveau se retrouver en l’air.
C’est un point important parce que beaucoup de coureurs interprètent mal ce phénomène. Ils pensent avoir « lâché mentalement » alors que le cerveau fait simplement son travail de régulateur biologique.
Deuxième élément intéressant : la nutrition.
Jean-Pierre écrit : « cela n’est pas passé du tout le 10 mai »
Et cela aussi est extrêmement fréquent car en effet, à l’entraînement, les gels passent. Les boissons passent. Tout semble validé.
Puis le jour du marathon, plus rien.
Pourquoi ? Parce qu’un marathon n’est jamais la reproduction exacte de l’entraînement.
Le stress implicite modifie déjà la physiologie digestive puis la fatigue musculaire détourne progressivement le débit sanguin vers les muscles actifs au détriment du tube digestif qui devient moins capable d’absorber correctement.
Et chez les masters, cette fragilité digestive apparaît souvent plus tôt. Quand l’alimentation ne passe plus, et l’allure baisse avant même la panne complète.
Mais ce qui m’a surtout intéressée dans les messages de Jean-Pierre est cette remarque :
« la semaine du marathon j’ai marché et couru autant de pas que le jour du marathon »
Là, il met probablement le doigt sur quelque chose d’essentiel.

Les marathoniens pensent souvent réussir leur affûtage parce qu’ils diminuent l’entraînement.
Mais ils oublient le coût mécanique du reste de la vie.
Or à 75 ans, accumuler 15 000 ou 20 000 pas quotidiens pendant la semaine précédant le marathon n’est pas neutre.
Le système musculaire récupère plus lentement.
Les tissus supportent moins bien l’accumulation des contraintes mécaniques invisibles.
On peut alors arriver avec une fatigue faible subjectivement… mais réelle biologiquement.
C’est probablement ce que Jean-Pierre appelle très justement : « une fatigue invisible »
Je trouve l’expression excellente parce que la fatigue décisive du marathon n’est souvent perceptible qu’au moment où l’organisme doit maintenir l’effort longtemps.
Le plus intéressant dans cette histoire est peut-être la conclusion philosophique de Jean-Pierre lui-même :
« l’objectif n’est pas simplement d’être finisseur mais consiste en l’affrontement schizophrène d’une volonté à un cerveau protecteur »
C’est probablement une des définitions les plus justes du marathon.
Le marathon est une négociation permanente entre : l’état réel du corps ; la perception du danger ; la douleur ; l’objectif et le cerveau protecteur. En effet, lorsque les signaux périphériques deviennent trop dégradés, le cerveau impose une réduction de l’intensité avant même la catastrophe physiologique et avec l’âge, ce système devient probablement plus prudent non pas parce que le mental faiblit mais parce que le cerveau accumule une mémoire biologique des risques.
Alors finalement, Jean-Pierre aurait-il pu faire mieux ?
Oui probablement.
L’optimisation aurait peut-être consisté à : réduire beaucoup plus les contraintes mécaniques pendant l’affûtage et éviter les sorties longues traumatisantes à l’image de la dernière qu’il relate ainsi :

Me voilà à deux semaines du marathon de Saumur et j’ai, dans le cadre de cette préparation, couru jeudi dernier une sortie bien longue de 2h53 pour 24,6 km dont 2x10Km à allure marathon prévue (4h45min). Sensations moyennes départ difficile en endurance fondamentale dû à la fatigue accumulée 2km pour commencer à trouver une allure facile, ensuite pour le 10k je n’ai pas respecté les allures que je m’étais données pour chaque tranche de 5k pour le premier des 10km à allure marathon ; j’ai en effet couru avec pas mal de variabilité d’allure voulue ou subie , physique ou terrain ou température car il a fait chaud en forêt. Le second 10k a été plus difficile musculairement, douleur récurrente aux fessiers vers km 15 avec pointe aux fessiers droits , là réside ma principale faiblesse, qui envoie de mauvais signaux au cerveau, comment y remédier dans les 15 jours qui viennent ? je répondrais (véronique Billat) « surtout pas en courant autant avec des sorties longues sur des objectifs de chrono non en adéquation à son niveau énergétique ». D’ailleurs Jean Pierre le dit lui-même :
« L’allure n’est pas bonne par rapport à l’objectif en 4h45 peut être n’ai-je pas assez bu, ou manque d’apports glucidiques ? Un point positif les bpm sont restés très bas ce qui semble indiquer que j’en ai sous le pied ce qui est bien encore faut-il que les fessiers le tolèrent … Perte de poids durant les 2h53 de course 1,8 kg pour presque 3h soit environ 600g/ h ce qui, avec la chaleur n’est pas si élevé. Sur ce 1,8 kg perdu pendant la course j’ai apporté 1kg d’eau et 142 g de glucides soit une moyenne de 47g/h qui se répartissent ainsi. : 55g de glucides durant 1h34 soit 36g/h et ensuite 87g durant 1h19 soit 66g/h sur la seconde partie de la séance. Pas de douleur liée à la nourriture. «
Mais surtout cette expérience rappelle quelque chose d’essentiel :
à 75 ans, réussir un marathon dépend moins de la capacité à s’entraîner que de la capacité à préserver l’intégrité de l’organisme jusqu’au jour J.
Et ça, physiologiquement, c’est infiniment plus complexe.
Parce qu’au marathon le problème n’est jamais seulement de courir mais de continuer à courir quand le cerveau commence progressivement à considérer que ce serait « peut-être une mauvaise idée » !

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