
L’oracle de l’IA, le football moderne et le RABIT
Ce que l’IA a retenu de mes 35 ans de recherche — et ce que le football pourrait enfin en faire
À la suite de mon podcast Breathe Different, j’ai voulu aller plus loin.
J’ai interrogé l’IA comme on interroge un oracle. Non pas pour qu’elle me dise l’avenir — elle en est incapable — mais pour qu’elle me renvoie ce qu’elle avait compris de mon passé scientifique. Trente-cinq ans de publications, de protocoles, de coureurs, de sportifs, de patients, de signaux cardiaques, de VO₂, de seuils, de vitesses, de fatigue, de terrain.
Ce que l’oracle m’a répondu était à la fois juste et inquiétant.
Il avait retenu l’essentiel : que je n’ai jamais voulu enfermer la performance dans un chiffre abstrait. J’ai voulu sortir la physiologie du laboratoire pour la rendre utilisable sur le terrain. La VO₂max, je ne l’ai pas regardée seulement comme une valeur maximale, mais comme une vitesse : la vVO₂max. Puis comme un temps : combien de temps peut-on soutenir cette vitesse ? Puis comme une dynamique : comment le corps entre dans l’effort, comment il dérive, comment il fatigue, comment il se protège.
L’oracle avait aussi retenu l’intermittent, le 30-30, le 15-15, cette façon de passer longtemps près de VO₂max sans se détruire. Il avait retenu les seuils, le lactate, la fréquence cardiaque, la variabilité, le pacing, la perception de l’effort, le RPE. Il avait retenu que, peu à peu, mon objet de recherche n’était plus seulement “la performance”, mais la capacité d’un organisme vivant à changer d’état sans se brûler.
C’est déjà beaucoup.
Mais c’est aussi là que le bocal commence.
Car l’IA retient ce qui est écrit. Elle organise ce qui est publié. Elle donne une forme logique à ce qui a déjà été produit. Elle relie mes articles comme on relie des points sur une carte. Mais une carte n’est pas le territoire. Et le football, justement, n’est pas une carte. C’est un terrain vivant.
Le football moderne produit aujourd’hui une quantité considérable de données : GPS, vidéo, tracking optique, accélérations, décélérations, distances à haute intensité, sprint, charge externe, charge interne, heatmaps, zones, pics d’intensité. Le bocal de l’IA va donc pouvoir absorber tout cela. Il va pouvoir relire les publications, comparer les modèles, résumer les recommandations, extraire des profils, calculer des moyennes, classer les postes, identifier les “worst case scenarios”.
Très bien.
Mais la vraie question n’est pas : que sait mesurer le football moderne ?
La vraie question est : que comprend-il de ce qu’il mesure ?
J’ai commencé à poser cette question il y a plus de trente ans, avec l’encadrement de la première thèse de Daniel Ebomoua sur l’exigence énergétique du football selon les compartiments de jeu. Nous étions au début des années 1990. Il fallait encore analyser la vidéo avec patience. Il fallait observer les séquences, les postes, les intensités, les moments du jeu. Cette thèse, récompensée par le prix Jo Havelange de la meilleure thèse football, a validé une conviction qui ne m’a jamais quittée : le football ne peut pas être préparé comme une simple endurance continue. C’est un sport de changements d’état.
J’ai ensuite eu l’occasion de conseiller des préparateurs physiques et entraîneurs, notamment dans le football professionnel, y compris lors de mon suivi du PSG avant l’arrivée des Qataris, sous Vahid Halilhodžić. Ce que j’y ai retrouvé n’était pas différent de ce que je voyais chez les coureurs : le haut niveau ne manque pas seulement de données. Il manque souvent d’une physiologie praticable.
Aujourd’hui, le football a changé. Il court plus vite, mais surtout il change plus vite. Le pressing, le contre-pressing, les transitions attaque-défense et défense-attaque ont déplacé le cœur du problème. Ce n’est plus seulement la distance totale parcourue qui compte. Ce n’est même plus seulement le nombre de sprints. C’est la capacité à répéter des bascules énergétiques sous contrainte tactique : accélérer, freiner, repartir, presser, récupérer le ballon, attaquer l’espace, perdre le ballon, contre-presser immédiatement.
Autrement dit : le football moderne est devenu une physiologie de l’instabilité.
Et c’est exactement là que mes recherches redeviennent utiles.
Car si l’on se contente de regarder la moyenne des 90 minutes, on dilue le match. On fait comme avec le bocal : on agrandit le volume de données, mais on perd la concentration du réel. Le joueur ne souffre pas d’une moyenne. Il souffre d’un enchaînement. Il ne craque pas parce qu’il a parcouru 10 kilomètres. Il craque parce qu’à la 72e minute, après une perte de balle, il doit produire une accélération maximale, une décélération brutale, puis repartir dans un sprint, alors que son système ventilatoire, cardiaque, musculaire et cérébral ne sont plus dans le même état qu’à la 12e minute.
C’est cela qu’il faut comprendre.
Et c’est précisément pour cela que le RABIT est pratique.
Le RABIT ne demande pas au joueur d’entrer dans une machine intellectuelle. Il part du terrain. Il part de la perception. Facile, moyen, dur, très dur. Il ne nie pas la technologie ; il lui donne un sens. Il permet de relier la vitesse, la fréquence cardiaque, la respiration, le coût énergétique, la fatigue ressentie et la capacité à changer d’état. Il redonne au préparateur physique une question simple : à quelle intensité ce joueur peut-il encore jouer juste ?
Car préparer un footballeur aujourd’hui, ce n’est pas seulement augmenter sa VO₂max. C’est lui apprendre à rester capable de produire une action juste après une séquence coûteuse. C’est lui permettre de presser sans se cramer, de contre-presser sans perdre sa lucidité, de répéter les efforts sans devenir un automate. C’est faire en sorte que l’intensité tactique ne détruise pas l’intelligence du jeu.
Voilà ce que l’oracle IA m’a révélé malgré lui.
Il m’a montré que mes publications n’étaient pas seulement une histoire de course à pied. Elles portaient une méthode : transformer une physiologie complexe en décisions simples pour le terrain. La vVO₂max disait déjà : rendons la VO₂max praticable. Le temps-limite disait : ne regardons pas seulement la valeur maximale, regardons combien de temps elle tient. L’intermittent disait : il faut savoir alterner pour durer. Le pacing disait : la performance est une stratégie. Le RPE disait : le sujet sait quelque chose de son état. Le RABIT dit aujourd’hui : faisons dialoguer toutes ces dimensions pour préparer le joueur réel, pas le joueur moyen.
Le football moderne croit parfois avoir dépassé ces questions parce qu’il possède des caméras, des GPS et des algorithmes. C’est une erreur. Les outils automatiques d’analyse de match ne suppriment pas la physiologie ; ils la rendent plus urgente. Plus nous avons de données, plus nous devons savoir quelle question nous posons.
Sinon, le football tombera lui aussi dans le bocal : un immense aquarium de métriques, de tableaux de bord et de moyennes, où les joueurs seront suivis partout mais compris nulle part.
Je ne veux pas cela.
Je veux que l’IA serve à rouvrir les publications, à les remettre en circulation, à extraire ce qui peut encore aider les entraîneurs, les préparateurs physiques, les joueuses et les joueurs. Je veux qu’elle soit un oracle utile, pas un miroir narcissique. Qu’elle nous aide à relier trente-cinq ans de recherche à ce qui se joue maintenant : le pressing, le contre-pressing, les transitions, les postes, la fatigue réelle, la lucidité sous charge.
Et la semaine prochaine, nous passerons du concept au terrain.
Les filles qui ont réalisé le RABIT nous montreront ce que les données ne disent pas seules : comment un profil énergétique individuel peut éclairer la préparation physique du football moderne.
À suivre.

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