Pogačar n’a probablement pas un VO2max à 100+

comment un modèle dérivé de Froome gonfle les chiffres

Pogačar n’a probablement pas un VO2max à 100+ : comment un modèle dérivé de Froome gonfle les chiffres

Un VO2max “au‑delà de 100” ? D’où vient ce nombre

Un article récent, relayé par BrujulaBike, présente une nouvelle estimation du VO2max de Tadej Pogačar : selon les hypothèses retenues, il lui faudrait un VO2max compris entre 90 et 102 mL/kg/min, avec une moyenne proche de 96 mL/kg/min, pour expliquer ses meilleures performances en montagne.[1][2]

Ces valeurs seraient supérieures à celles rapportées pour Greg LeMond, Oskar Svendsen, voire pour certains triathlètes d’exception. Elles semblent placer Pogačar “au‑dessus” de ce que la littérature considère comme le haut de la distribution humaine.[2][3]

Mais un point est essentiel :

Ces valeurs ne proviennent pas d’une mesure directe en laboratoire sur Pogačar, mais d’un modèle mathématique, appliqué à partir de ses puissances estimées en course.

Et ce modèle s’appuie fortement sur des relations puissance–VO2 établies chez Chris Froome – un coureur qui ne pédale ni à la même cadence, ni avec la même économie que Pogačar.[4][5]

Ce que disent réellement les tests de Froome

Les tests physiologiques de Froome, publiés dans Medicine & Science in Sports & Exercise, décrivent une physiologie extrême, mais pas extraterrestre.[5][4]

Les principaux résultats :

  • VO2peak mesuré à 5,91 L/min, soit 84 mL/kg/min pour une masse de 69,9 kg.[4][5]
  • Recalculé pour son poids de course plus faible (~67 kg), cela donne une valeur d’environ 88–89 mL/kg/min.[6][7]
  • Puissance de pointe (PPO) de 525 W, soit 7,5 W/kg ; puissance soutenue de 419 W sur 20–40 minutes.[8][4]

Ces données situent Froome dans le haut de la distribution des VO2max chez les cyclistes de grand tour, mais restent compatibles avec les grands synthèses de Joyner, Coyle, Bassett sur les limites de la performance d’endurance.[7][6]

Un détail rarement discuté par les médias est pourtant capital :

Les tests de Froome sont réalisés à une cadence élevée, autour de 96 rpm, qu’il choisit spontanément.[4]

Autrement dit, la relation puissance–VO2 utilisée dans les modèles qui s’appuient sur ces tests est spécifique à une cinématique de pédalage en sur‑cadence.

Comment le modèle construit le VO2max de Pogačar

L’étude sur Pogačar consiste à estimer le VO2max nécessaire pour produire les puissances qu’on lui attribue sur ses meilleures ascensions. On part :

  • des puissances moyennes sur des cols de haute montagne ;
  • de la masse corporelle ;
  • d’hypothèses d’efficacité et de coût énergétique.

À partir de là, l’auteur calcule un VO2max “théorique” que Pogačar devrait avoir pour rendre ces watts possibles.[1][2]

Le problème, du point de vue de la physiologie :

  • c’est que le modèle suppose que la relation puissance–VO2 chez Pogačar est identique à celle observée chez Froome ;
  • il ne tient pas explicitement compte des différences de cadence, de travail interne, ni de l’économie de pédalage.

En pratique, cela revient à dire :

“Si Froome a besoin de X mL/kg/min pour produire 6 W/kg à 96 rpm, alors Pogačar a besoin du même VO2max pour produire 6 W/kg, quelle que soit sa cadence.”

Or, la littérature montre que ce n’est pas vrai.

Cadence, travail interne et économie : l’angle mort du modèle

Minetti et di Prampero ont rappelé que le coût énergétique du cyclisme ne se limite pas au travail externe sur les pédales. Il comprend aussi le travail interne, lié aux accélérations et décélérations des segments (cuisses, jambes, pieds) à chaque tour.[9][10]

Quelques points clés :

  • plus la cadence est élevée, plus les variations d’énergie cinétique de rotation des segments augmentent ;
  • ce travail interne ne contribue pas directement à la propulsion, mais il augmente le VO2 requis pour maintenir une puissance donnée.[10][9]

L’étude de Leirdal a montré que :

  • chez des cyclistes entraînés, la gross efficiency diminue systématiquement lorsque la cadence augmente ;
  • cette baisse d’efficacité est largement expliquée par l’augmentation de l’énergie cinétique interne.[11]

Des travaux complémentaires indiquent que :

  • à puissance constante, le VO2, la fréquence cardiaque et le lactate sont plus élevés à 80–100 rpm qu’à 60–70 rpm ;
  • la cadence économiquement optimale (où le coût énergétique est minimal pour un watt donné) se situe souvent entre 60 et 75 rpm selon le niveau et la puissance.[12][13][14]

En résumé :

À 400 W, rouler à 95 rpm coûte en général plus d’oxygène que rouler à 75–80 rpm, même si la puissance externe est identique.

C’est précisément ce qui différencie Froome (sur‑cadence, internal work élevé) de Pogačar (cadence modérée, compromis différent).

Pourquoi cela gonfle le VO2max de Pogačar

Si l’on s’appuie sur des données de Froome pour calibrer un modèle, puis qu’on l’applique à Pogačar, voici ce qui se passe :

  1. On utilise une relation puissance–VO2 construite chez un coureur qui pédale à haute cadence, avec un coût interne élevé pour chaque watt.[11][4]
  2. Ce VO2 mesuré intègre à la fois :
    1. le coût du travail externe (propulsion) ;
    1. et le coût du travail interne (énergie cinétique de rotation des segments).
  3. En appliquant cette relation à Pogačar, le modèle suppose qu’il a besoin du même VO2 pour une puissance donnée, même s’il pédale à une cadence différente (souvent plus basse, comme le suggèrent ses données de terrain).[13][15]
  4. Si Pogačar est plus économe à sa cadence (moins de travail interne, meilleure gross efficiency), le modèle lui attribue un VO2max plus élevé qu’il n’est réellement nécessaire.

Résultat :

Le VO2max de Pogačar est surévalué, non parce qu’il aurait une capacité aérobie “au‑delà de l’humain”, mais parce qu’on lui applique un modèle construit pour un autre coureur, dans une autre configuration de pédalage.

Les travaux méthodologiques sur les modèles de VO2max calculé à partir de la puissance rappellent d’ailleurs que ces modèles peuvent être précis en moyenne, mais produire des erreurs individuelles significatives quand les hypothèses ne correspondent pas exactement au profil métabolique ou mécanique du sujet.[16]

Un compromis force–cadence différent, une économie différente

Sur le plan biomécanique, pour une même puissance externe :

  • un coureur en sur‑cadence (Froome) utilise plus de vitesse de mouvement et moins de force par coup de pédale ;
  • un coureur à cadence modérée (Pogačar) utilise moins de vitesse de mouvement et plus de force par coup de pédale.

Conséquences :

  • Froome supporte un travail interne plus important par tour (plus d’énergie cinétique à gérer), ce qui augmente le VO2 nécessaire pour ses watts.[11]
  • Pogačar accepte davantage de force par coup de pédale, mais sa combinaison cadence–force peut optimiser l’efficacité globale, en réduisant le coût en O2 pour la même puissance.[14][13]

Vu sous cet angle, il est cohérent de penser que :

  • le VO2max “théorique” à 96–100 mL/kg/min proposé pour Pogačar est supérieur à ce qui lui est réellement nécessaire ;
  • Pogačar n’est pas moins exceptionnel, mais il est plus économe dans la façon dont il produit ses watts, ce qui n’est pas pris en compte correctement par le modèle dérivé de Froome.

A retenir pour la pratique

Pour les entraîneurs et physiologistes :

  • Éviter de comparer les VO2max entre athlètes sans prendre en compte la cadence, l’économie de pédalage et la composante de force pour une même puissance.[14]
  • Se méfier des extrapolations de VO2max à partir de modèles calibrés sur un seul athlète (ici Froome) et transposés à un autre (Pogačar) sans correction mécanique.
  • Voir dans les valeurs “limite humaine” de VO2max pour Pogačar des estimations dépendantes des hypothèses du modèle, pas des mesures directes de sa physiologie.
  • Comprendre qu’un VO2max “record” n’est pas le seul marqueur de performance ; une bonne économie de pédalage à une cadence adaptée peut permettre de produire des watts “humains” avec des coûts énergétiques beaucoup plus faibles.
  • Travailler sur le couple force–cadence personnel (et pas sur la copie de Froome ou Pogačar) est un levier plus tangible que la chase d’un VO2max fantasmé.

  1. https://www.brujulabike.com/nuevo-estudio-vo2max-pogacar-cerca-100-ml-kg-min/ 
  2. https://fr.brujulabike.com/le-vo2max-pogacar-serait-proche-limite-humaine/  
  3. https://www.youtube.com/watch?v=DwljWN-nwKE&vl=ru
  4. 218129037-3.pdf     
  5. https://road.cc/content/news/201173-froome-physiological-data-published  
  6. https://www.cyclingweekly.com/news/latest-news/chris-froome-described-as-close-to-human-peak-after-physiological-data-release-202644 
  7. https://www.bbc.com/sport/cycling/34999053 
  8. https://www.sbs.com.au/sport/article/testing-surprise-froome-a-tour-de-france-winner/7b57fu33u
  9. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/20354720/ 
  10. https://access.archive-ouverte.unige.ch/access/metadata/48f190a3-d9e9-40d2-9681-cfe209d9d254/download 
  11. https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/21437606/  
  12. https://journals.lww.com/nsca-jscr/fulltext/2013/03000/the_effect_of_cadence_on_cycling_efficiency_and.12.aspx
  13. https://digitalcommons.odu.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1113&context=hms_etds  
  14. https://api.mountainscholar.org/server/api/core/bitstreams/bc418e1b-baff-4690-94d0-1cfbde74f04e/content  
  15. https://cyclingarchives.com/cycling-cadence-complete-guide-finding-ideal-rpm-training-drills-power-mapping-2026/
  16. j.ijsspe.20261101.11.pdf

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