Attardons-nous sur la botte de 7 lieues !
Les journalistes de grand quotidiens nationaux m’interpellent sur les soupçons de dopage du nouveau recordman du monde de marathon.
Le vilain carbone dans la boisson et la chaussure sont la cause d’un record en dessous de tout soupçon comme d’habitude le délit de haute performance revient comme une antienne ou un maronier journalistique !
Pesons les éléments et surtout les chaussures;
Le rôle des nouvelles chaussures, dont la techno galope bien plus vite qu’à 21 km/h
Le 26 avril 2026, Sabastian Sawe franchit la ligne d’arrivée du Marathon de Londres en 1h59’30”. Avant d’invoquer le surnaturel, regardons ce qui se trouve sous ses pieds — et ce que la physique a à dire sur 97 grammes de mousse.
97 grammes. C’est le poids de l’Adidas Adizero Adios Pro Evo 3 portée par Sabastian Sawe pour briser le mur des deux heures. Pour référence, la chaussure avec laquelle Eliud Kipchoge établissait son record du monde en 2022 — la Nike Alphafly Next% 2 — pesait 238 à 250 grammes. Nous parlons d’une différence de 141 à 153 grammes par pied. Ce n’est pas une anecdote. C’est potentiellement le facteur décisif.
« La technologie des chaussures progresse à une vitesse que les organismes de réglementation ne peuvent plus suivre. »
I. La botte de 7 lieues existe, et elle pèse 97 g
Dans le conte de Charles Perrault, les bottes de 7 lieues permettaient de parcourir des distances inouïes à chaque foulée. La métaphore est moins absurde qu’il n’y paraît. La chaussure de course moderne n’est pas un accessoire passif : c’est un système de stockage et de restitution d’énergie élastique, couplé à une architecture de propulsion par plaque carbone. Elle modifie profondément la mécanique de la foulée.
Mais avant de parler d’énergie retournée, partons du plus simple : le poids. Et là, la physique est implacable.
| DONNÉES MESURÉES · Sources indépendantes | ||
| Adidas Adizero Adios Pro Evo 3 (Sawe, Londres 2026) | 97 g | taille UK 8.5 |
| Nike Alphafly Next% 2 (Kipchoge, WR Berlin 2022) | 238–250 g | taille US 9.5 |
| Différence par chaussure (pointure Sawe estimée) | ~145 g | −60 % |
| Différence par paire | ~290 g | moins d’une canette de Coca |
II. Pourquoi le poids d’une chaussure coûte 4 à 5x plus cher qu’un kilo en plus sur le ventre
Voici ce que la biomécanique enseigne, et que l’intuition rate complètement : un gramme sur le pied coûte métaboliquement 4 à 5 fois plus cher qu’un gramme sur le tronc. La raison est purement newtonienne. La jambe fonctionne comme un pendule. À chaque foulée, le pied décrit un arc autour du genou, puis du bassin. Le coût énergétique de cette oscillation est proportionnel au moment d’inertie du membre inférieur — et ce moment d’inertie est fonction de la masse multipliée par le carré de sa distance au centre de rotation. Le pied est à l’extrémité du bras de levier : la même masse y coûte incomparablement plus.
Réf : Franz et al. (2012) · Journal of Applied Physiology
+100 g par chaussure → +0,96 % de VO2 a vitesse constante
Moment d’inertie : I = m · L² → ratio energetique pied vs tronc = 4-5x
Facteur longues jambes : (0,90 / 0,86)² ≈ 1,10 → +10 % de cout par gramme
III. Combien de secondes vaut une chaussure plus légère ?
Appliquons le modèle de Franz (2012) à notre situation, en corrigeant pour la longueur de jambe. La lecture est saisissante :
| ~145 g par chaussure différence de poids entre les deux WR shoes | ~1,4 % VO2 économ. gain d’économie de course corrigé jambes longues | 80-95 s de gain gain chrono estimé sur 42,195 km par le poids seul | 99 s écart total écart WR Kipchoge (2:01:09) vs Sawe (1:59:30) |
Le poids de la chaussure seul pourrait expliquer 80 à 95 % de l’écart entre les deux records du monde. Encore une fois, ceci ne tient compte que du poids — pas de l’énergie restituée par la nouvelle mousse, ni de la géométrie de la plaque carbone.
IV. Et la mousse ? Et la plaque ? Le reste de l’iceberg
Adidas revendique pour l’Evo 3 une amélioration de 1,6 % de l’économie de course par rapport à l’Evo 2, et +11 % de retour d’énergie en avant-pied. Décomposition estimée des 99 secondes de progression :
| Facteur | Part estimée du gain total | Secondes |
| Poids de la chaussure seul | ~78 % | 80–95 s |
| Technologie mousse / plaque | ~18 % | 10–20 s |
| Physiologie intrinsèque Sawe | < 6 % | < 10 s |
| Total | 100 % | = 99 s |
⛑ Point d’attention scientifique : Ces estimations reposent sur des modèles validés (Franz 2012, Cavanagh & Kram 1985) appliqués aux données de poids mesurées. Elles ne constituent pas des mesures directes sur ces athlètes. Les gains de mousse/plaque sont issus des données fabricant Adidas, non encore répliquées de façon indépendante pour l’Evo 3.
V. La vitesse critique : la chaussure déplace la frontière métabolique
Dans notre cadre théorique — le modèle CV/D’ de Billat —, la vitesse critique est la frontière métabolique entre ce qui est indéfiniment soutenable et ce qui puise irréversiblement dans les réserves anaérobies. Sawe a couru son marathon à environ 101 % de sa vitesse critique estimée. Kejelcha à 98,7 %. Kiplimo à 100,5 %.
Ce que cette chaussure change, ce n’est pas la vitesse critique en elle-même — c’est l’économie de course à toutes les vitesses. Une économie améliorée de 1,4 % déplace vers le haut l’ensemble de la courbe métabolique. La chaussure ne fait pas courir plus vite — elle fait courir moins cher. Et sur 42 km, la différence se compte en minutes.
« La chaussure ne fait pas courir plus vite. Elle fait courir moins cher. Et sur 42 km, la différence se compte en minutes. »
VI. La régulation : où en est-on ?
World Athletics fixe actuellement la hauteur de semelle maximale à 40 mm et autorise une plaque carbone unique. L’Evo 3 respecte ces règles : 39 mm de stack, une plaque. Mais rien ne régule le poids ou la densité de la mousse. La technologie des matériaux progresse dans un espace que le règlement n’a pas encore pensé à fermer.
La question n’est pas morale — c’est une question de définition de la performance. Que mesure-t-on quand on chronometre un marathon en 2026 ? La capacité physiologique de l’athlète, ou le niveau technologique de son équipementier ? Les deux, clairement. Et la frontière s’est déplacée de façon spectaculaire en 4 ans.
| Chaussure | Année WR | Poids (g) | Record | Δ vs précédent |
| Nike Vaporfly 4% | 2018 | ~185 | 2:01:39 | — |
| Nike Alphafly Next% | 2019 (inoff.) | ~200 | 1:59:40 | −119 s |
| Nike Alphafly Next% 2 | 2022 | ~245 | 2:01:09 | +89 s (plus lourd!) |
| Adidas Adizero Pro Evo 3 | 2026 | ~97 | 1:59:30 | −99 s (WR) |
Ce que cela change — et ce que cela ne change pas
La performance de Sawe est réelle, exceptionnelle, et mérite tout notre respect. Il n’existe aucune preuve de dopage. Et surtout : personne d’autre que lui ne porte ces chaussures ce jour-là et court 1:59:30.
Ce que cette analyse montre, c’est que la quasi-totalité de la progression entre le WR de Kipchoge et celui de Sawe est explicable par la physique de la chaussure — sans invoquer aucune amélioration physiologique extraordinaire.
C’est une bonne nouvelle pour la science, et une nouvelle inconfortable pour le récit du sport. Le vrai miracle du 26 avril 2026, ce n’est pas Sawe. C’est 97 grammes de Lightstrike Pro Evo.
Et si vous possédez les données GPS au kilomètre de ces coureurs — ou les splits fréquence cardiaque — partagez-les. Ce serait la prochaine frontière de cette analyse. La communauté scientifique en matière de pacing au marathon vous en serait reconnaissante.
Références scientifiques
Franz JR, Wierzbinski CM, Kram R. (2012). Metabolic cost of running barefoot versus shod: is lighter better? Journal of Applied Physiology, 112(8), 1329–1335.
Cavanagh PR, Kram R. (1985). The efficiency of human movement — a statement of the problem. Medicine & Science in Sports & Exercise, 17(3), 304–308.
Billat VL et al. (2001). The concept of maximal lactate steady state. Sports Medicine, 31(6), 395–405.
Données chaussures : RunRepeat Lab (2026), Road Trail Run (2026), Doctors of Running (2022–2026).
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