Breathe Different

35 ans de recherche résumés en moins de 30 minutes par l’IA : le danger de l’empilement et de l’enfermement du chercheur

Tout a commencé par un chiffre : moins de trente minutes. C’est le temps qu’il a fallu à une IA pour résumer trente-cinq ans de recherche et de publications — les miens. Elle a empilé mes travaux avec une efficacité troublante, en donnant l’illusion d’en comprendre le fil rouge : elle a découpé des périodes, repéré des inflexions, et identifié sans pitié le pic de ma productivité — ce moment où, comme tout le monde, j’ai cédé au syndrome du publish or perish. C’est cette efficacité-là qui a déclenché la réflexion qui suit.

Car ce qui m’a frappée, ce n’est pas la vitesse. C’est la direction. On me dit que l’intelligence artificielle invente. Je constate qu’elle se souvient. Elle nous enferme, doucement, dans un schéma de pensée déjà figé sur les connaissances accumulées — et, comme toute mémoire, elle donne plus de poids au passé. Le passé pèse parce qu’il est nombreux : il a eu le temps de s’écrire, de se publier, de s’indexer. L’avenir, lui, n’a pas encore de tokens.

On me répond qu’elle sait aussi imaginer le pire — produire des futurs sombres, des dystopies. C’est vrai. Mais regardez de près : ces dystopies elles-mêmes se fondent sur une réalité passée qu’elles poussent à l’extrême. Elles extrapolent, elles n’inventent pas. La preuve : les romans dystopiques que j’adorais paraissent aujourd’hui bien fades, tant la réalité a dépassé la fiction. Devant la puissance réelle de l’IA, on ne peut que constater une chose un peu vertigineuse — les romanciers avaient tout prévu. Ils n’avaient pas imaginé l’avenir : ils avaient lu leur présent avec une longueur d’avance.

ENCART — LE BOCAL DU POISSON ROUGE Il existe une croyance tenace : un poisson rouge ne grandirait que jusqu’à la taille que lui autorise son bocal. La réalité biologique est plus nuancée — ce n’est pas le verre qui bride l’animal, mais l’eau confinée, saturée de ses propres sécrétions, de ses propres hormones de croissance accumulées, de ses propres déchets. Le poisson ne reste pas petit parce que le bocal est petit ; il reste petit parce qu’il baigne dans la concentration de ce qu’il a lui-même déjà produit. Gardons l’image, justement parce qu’elle est juste autrement. L’IA est ce bocal. Sa forme — la mienne, la nôtre, celle de nos idées — n’est pas dictée par le volume d’eau, mais par ce qui s’y trouve dissous : le stock de tout ce qui a déjà été écrit, publié, indexé, tokenisé. On peut agrandir le bocal autant qu’on veut, multiplier les tokens, gonfler les fenêtres de contexte : on ne fait que diluer un peu plus le même bouillon. La pensée qui en sort a la forme de ce qui y était déjà. Elle recycle le passé en croyant le prolonger. Et c’est là le piège silencieux : ce n’est pas la taille du bocal qui enferme, c’est le fait qu’il ne contienne que du déjà-là. Le poisson s’auto-intoxique de ses propres signaux ; l’IA s’auto-nourrit de son propre corpus. Plus elle accumule, plus elle donne du poids à ce qui pèse déjà le plus — c’est-à-dire au passé. Moi, je ne veux pas d’un bocal plus grand. Je veux sortir de l’eau.

Le lapin, pas le bocal

Sortir de l’eau, c’est suivre le lapin. Pas le gros poisson sage qui tourne en rond dans son aquarium agrandi — le lapin agile d’Alice, celui qui passe en coup de vent et qui, sans rien expliquer, vous entraîne là où la logique n’a plus cours.

« Ah ! j’arriverai trop tard ! »

« Par mes oreilles et mes moustaches, comme il se fait tard ! »

Alice ne suit pas un raisonnement. Elle suit une curiosité. Elle se lève et court derrière une bête pressée, et c’est ce mouvement-là — pas la destination — qui la fait basculer dans un monde où tout redevient possible.

Je garde du lapin son agilité et son terrier ; je laisse sa montre. Car lui compte le temps, et moi je veux précisément cesser de compter.

Je suis ce RABIT — avec un seul B. Pas tout à fait un lapin : une façon de penser qui refuse d’être façonnée par la forme d’un bocal. Je ne veux pas être un gros poisson. Je veux être un esprit libre.

Ni incrémentale, ni en rupture

Revenons à ce pic de productivité. La course à la quantité de publications entraîne mécaniquement une recherche incrémentale, itérative : on ajoute une brique à un mur déjà debout. Et pourtant, je ne céderai pas au mot d’« innovation », ni à celui de « recherche en rupture ». Parce que pour être en rupture, il faut d’abord être attaché. Attaché à quoi ? À rien. Je ne ramène pas le présent au passé, ni au futur. Je ne romps avec rien, parce que je ne tiens à rien.

Écouter son entropie

Cette façon d’être, je ne l’ai pas trouvée dans un laboratoire. Je l’ai apprise en courant — en compétition, à l’entraînement, et surtout en voyage : la traversée des Alpes en autonomie, le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Là, à chaque instant, le corps sait. Il sait s’il faut allonger la foulée ou la retenir, sans calcul, pour dépenser juste ce qu’il faut.

C’est une affaire d’entropie. Celle de Clausius d’abord : la mesure du désordre, de l’énergie qui se dégrade et se dissipe, irréversiblement, dès qu’on force trop. Et celle de Shannon ensuite : la mesure de l’improbable, de l’information, de ce qui n’était pas écrit d’avance. Courir juste, c’est limiter la première — ne pas se cramer — pour préserver la seconde — rester capable de surprise. Ne pas subir : c’est tout ce que je sais, et tout ce que je cherche. Je ne sais pas si c’est cela, la liberté. Mais ça y ressemble.

Le produit d’un instant

Mon travail de chercheuse, au fond, n’est plus que ceci : vous livrer in time le produit de mes « découvertes », dans cet instantané du Net. Car le plus étrange, c’est ce que l’IA me renvoie de moi-même. Mes publications de 1992 sur l’état stable maximal du lactate — ma thèse, mes premiers articles — sont aujourd’hui parmi les plus actuelles dans les blogs de course à pied. Pire encore : les fameux seuils aérobie et anaérobie, les seuils ventilatoires 1 et 2, viennent des travaux du cardiologue et pneumologue Karlman Wasserman et de Brian Whipp — que j’ai connus, et apprécié, Brian surtout. Je garde leurs livres comme des reliques, à côté de mon exemplaire original d’A. V. Hill, chiné à Londres.

Ils ont implanté un schéma de pensée fait de limites — la VO₂max, les seuils, les plafonds. Et l’IA, fidèle à son bocal, donne d’autant plus de poids à ces idées qu’elles traînent un siècle de tokens derrière elles. Soit. Alors faisons comme un judoka : portons notre énergie au centre, dans le ventre, là où réside cette superposition d’états — cardiaque, ventilatoire, musculaire, cérébral. Sans chef d’orchestre. (Souvenez-vous du central governor de Noakes : il n’y a pas de petit maître caché qui décide pour nous.) Nous avançons comme une machine quantique : dans un instant où tous les états coexistent, où tout est encore possible. C’est ainsi que je pense. C’est ainsi que je vis — à 360°.

C’est « énergivore », bien sûr. Mais c’est tellement respirant.

D’ailleurs — et ce n’est pas qu’une image — je lutte contre l’humidité de ma maison de 1850 et de ses vieilles pierres en aérant, surtout quand il fait froid. Car l’air froid, lui, accueille l’eau. Ouvrir quand tout dit de fermer.

Alors respire. Sans limite de temps, sans limite d’allure. Écoute ton entropie pour ne pas te cramer à force de constance et te payer un burn-out à vie. Ose regarder autour de toi.

Désormais Je ne dirai plus Think Different. mais je dirai : Breathe Different.

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