Code de longévité : 71315171

Le blog du Prof — ASEP, Association pour la Science de l’Entraînement Personnalisé

Non, ce n’est pas le code secret d’une recette de jouvence. Et si une telle recette existait, je doute qu’elle tienne dans huit chiffres.

En effet, derrière ces chiffres, il y a surtout deux vies que mon métier de physiologiste m’a permis d’observer au plus près : Marc Batard et Chantal Langlacé.

Cette même consommation maximale d’oxygène, 71 ml/min/kg à 31 ans et 51 ml/min/kg à 71 ans, chez un homme et une femme, reflète leur conquête d’une vie : l’Everest pour Marc Batard, le marathon pour Chantal Langlacé.

Deux formats de poche pour de grands espaces

Marc et Chantal sont deux petits humains, format de poche : 1,67 m pour lui, 1,55 m pour elle. Ils ont conquis les grands espaces, verticaux pour l’un, de goudron et de boue pour l’autre.

Années 70 : tout est nouveau. C’est le début de la course au record pour des quidams qui ont compris que l’homme qui avait marché sur la Lune ne nourrirait pas leurs rêves d’évasion. Leur condition les destinait à l’usine, ou peut-être pire, au bureau.

Chantal court à une époque où les femmes n’ont pas leur place dans les courses officielles de fond. Elle part sous de faux noms ou se glisse clandestinement dans les pelotons. Le 27 octobre 1974, à Neuf-Brisach, elle a 19 ans et signe la meilleure performance mondiale du marathon : 2 h 46 min 24 s. Le 1er mai 1977, à Oiartzun, au Pays basque espagnol, elle la reprend en 2 h 35 min 15 s. Cela fait 16,3 km/h pendant 42,195 km.

Puis vient la très longue distance. Aux 100 km du Val de Somme, chez elle à Amiens, elle boucle la distance en 7 h 27 min 22 s, troisième au classement général, hommes compris. C’est la meilleure performance mondiale féminine de l’époque. Son record personnel sur marathon date de ses 31 ans : 2 h 33 min 58 s à Lille, en 1986.

Marc, lui, monte. À 23 ans, il gravit le Gasherbrum II sans oxygène. En 1988, il enchaîne : le Makalu en solitaire en 18 heures, le Cho Oyu en 19 heures, puis, le 26 septembre, l’Everest. Seul, sans oxygène, en technique alpine, un sac et quelques fruits secs : 22 h 29 min du camp de base au sommet.

Près de 3 500 m de dénivelé avalés à 155 m/h de moyenne, jusqu’à 8 848 m. Personne n’était monté là-haut en moins de 24 heures. Il a 36 ans, il est parti à 54 kg et en a laissé 8  dans la montagne : il devient « le sprinter de l’Everest ».

Un temps record pour les deux. Sans oxygène pour lui. Sans autre dopant pour elle que le bonheur, l’envie de découvrir la longue distance et d’explorer des sensations nouvelles : celles de la transe intérieure.

Même destination, autre chemin

Depuis, ils ont traversé la vie et ses coups durs, la maladie aussi. Passé 70 ans, ils repartent vers la même destination, mais autrement : avec la sagesse des années et la fraîcheur de ceux qui ont réussi à se décentrer d’eux-mêmes.

Marc ne veut plus seulement le sommet. Depuis 2021, il équipe avec ses compagnons sherpas une voie nouvelle par les contreforts du Nuptse, en dehors de la cascade de glace du Khumbu, où seize sherpas sont morts en un seul jour de 2014. Et il rêve d’y remonter sans oxygène, comme en 1988.

Chantal, elle, n’a jamais vraiment déchaussé : 3 h 08 min 10 s à Berlin à 63 ans, 3 h 41 min 05 s à Valence à 69 ans. Elle aussi ouvre sa voie, en dehors des entraînements traditionnels et du renoncement de l’âge.

Ils sont venus me demander un regard objectif, sachant que la passion peut parfois aveugler, et nous brûler. Mon métier de physiologiste de l’entraînement m’a donné de croiser ces personnes, ces personnages, qui n’ont jamais eu besoin des réseaux sociaux pour inspirer des vocations. Ou des jalousies.

Brassens en a fait une chanson : prendre un autre chemin que celui de tout le monde ne vous fait pas que des amis.

Ce que le K5 a mesuré

Un seul chiffre, 51, mais deux façons de le fabriquer. J’ai équipé Marc et Chantal d’un analyseur portable K5, qui mesure l’oxygène consommé à chaque respiration, sur leur terrain : lui en marchant dans les buttes de sable de la forêt de Fontainebleau, elle en courant à Paris.

Marc BatardChantal Langlacé
Date du test30 mars 20254 août 2026
Âge le jour du test73 ans71 ans
Taille, poids saisis1,67 m, 67 kg1,55 m, 45 kg
TerrainMarche en montée, sableCourse à plat
VO2 pic, moyenne sur 30 s51 ml/min/kg51 ml/min/kg
Ventilation au pic100 L/min (41 cycles/min de 2,4 L)75 L/min (58 cycles/min de 1,3 L)
Quotient respiratoire au pic0,920,93
Fréquence cardiaque la plus haute166 bpm158 bpm
Vitesse au pic2,5 km/h, environ 800 m/h de dénivelé11,5 km/h

Dans les deux tests, le quotient respiratoire reste sous 1 pendant l’effort. Ce sont donc des pics observés, pas des plafonds démontrés.

Décrypter le 51

Ce chiffre doit être décrypté pour donner les bons conseils de gestion de l’effort. Derrière lui, il y a des ingrédients : autant de dimensions énergétiques qui permettent à chacun de progresser avec son point fort.

Marc, ou l’art de l’intermittence. Dans le sable, Marc ne monte pas d’un trait. Il enchaîne trois montées d’une vingtaine de mètres de dénivelé, d’une minute et demie à deux minutes chacune, et redescend en un peu plus de deux minutes.

Sa vitesse au sol est dérisoire : 2,5 km/h. Sa vitesse vers le ciel ne l’est pas : environ 800 m/h. Il ventile 100 L d’air par minute, par grandes respirations de 2,4 L. Son point fort : monter fort, récupérer en mouvement, recommencer.

Chantal, ou l’endurance à haut régime. Chantal court d’abord dix minutes à 10 km/h. Elle y consomme 38,5 ml/min/kg, entre 75 et 80 % de son pic, avec un quotient respiratoire de 0,73 à 0,82. Autrement dit, elle tient très haut en brûlant surtout des graisses, le cœur à 141 battements pour un maximum de 158.

Elle passe ensuite à 11,2 km/h (44 ml/min/kg), puis à 11,5 km/h (48, avec le pic à 51). Toute sa gamme, du facile au dur, tient dans 1,5 km/h. Sa respiration est l’inverse de celle de Marc : 58 petits cycles de 1,3 L par minute.

Et pourtant il lui reste de la vitesse. Sur vingt secondes de sprint, le GPS monte à 16 km/h : sa vitesse moyenne du marathon d’Oiartzun, en 1977.

Deux moteurs, deux réglages : les conseils ne peuvent pas être les mêmes. Pour Marc, garder l’intermittence qui l’a porté à 8 848 m. Pour Chantal, s’appuyer sur ce régime de croisière et oser les changements de rythme, puisque la vitesse est là.

Mais ces conseils ne sont, de toute façon, que l’inspiration de l’instant : accélérer, ralentir. Que ce soit à plus de 8 000 m ou à 80 km.

Un permis de rêver

L’envie, avec un 51 ml/min/kg pour feu vert : voilà un permis de rêver. Et c’est ce rêve, entretenu pendant cinquante ans, qui a construit ce 51 de VO2max à 71 ans.

Le message qu’ils m’ont demandé de transmettre tient en peu de mots : c’est toujours possible, si on en a envie.

La vie commence si tu continues à rêver…

Sources

4 réponses à « Code de longévité : 71315171 »

  1. Avatar de Pithoud
    Pithoud

    Admiratif de ces champions hors norme qui montrent bien sûr que l’âge reste un marqueur mais qu’il est toujours possible de remonter le torrent à contre sens vers sa source … Peut être un jour du haut de mes 75 ans chercherai je à satisfaire ma curiosité scientifique et à mesurer le niveau de qualité de mon moteur , qu’au ressenti je trouve déjà pas mal …

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      oui tout est possible mais le plus important est ce que tu ressents !

  2. Avatar de Patrice Cattin
    Patrice Cattin

    Inspirant ces parcours. Et tellement ça il suffit d’avoir envie et de s’y mettre. A 69 ans je cours 30 à 40 bornes par semaine je fais du vélo et j’ose me lancer dans des ultra trail de 80 kms et plus que je fini. Ça fait tellement du bien. Je connais pas ma vo2 max et après tout le principal est ailleurs pour des amateurs comme moi qui n’ont jamais connu la haute performance. Aller au bout est une victoire en soi. Sportivement.

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      oui VO2max est à la mode mais cela n’est pas essentiel car le résultat est ce que tu fais. VO2max bien réalisé permet de connaître els points physio à améliorer par des séances précises.
      les ultra à 80 km sont un peu longs pour les articulations car on a tout de même l’âge de ses articulations !
      Merci pour ces messages vigoureux !

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