L’audace féminine et la bonne gestion du glycogène vs. l’attentisme masculin !
Assefa est partie vite et a tenu. Sawe a attendu, puis détonné. Berlin 2023 et Londres 2026 sont deux choix tactiques opposés construits sur exactement la même architecture physiologique.
Prof. Véronique Billat · ASEP UEVE Paris-Saclay · BillaTraining · 28 avril 2026
Commençons par le chiffre qui fait se redresser les physiologistes de l’exercice : 19,49 km/h. C’est le split de Tigst Assefa entre le 5e et le 10e kilomètre du Marathon de Berlin 2023 — son segment le plus rapide de toute la course. Elle était déjà 5 kilomètres dans un record du monde et elle accélérait encore. Le record du monde féminin a été construit sur l’audace : partir fort, faire confiance au corps pour gérer la suite.
Considérons maintenant Londres, le 27 avril 2026. Sabastian Sawe a couru les 30 premiers kilomètres en mode croiseure quasi métronomié — 20,90 km/h, à peine un frémissement de variation. Puis, au 35e kilomètre, il a détonné. Au 40e encore. Il a franchi la ligne à 22,48 km/h — une allure qui remporterait la plupart des courses de club sur 5 000 m — après deux heures de course. C’est la stratégie masculine : patient, attentiste, d’une explosive finalité catastrophique.
Deux records du monde. Deux philosophies tactiques opposées. Et sous les deux : exactement les mêmes qualités physiologiques. C’est ce que je veux vous montrer aujourd’hui.
| « Elle était à 5 kilomètres et accélérait encore. Le record du monde féminin a été construit sur l’audace. » |
Les données d’abord — parce qu’une opinion sans chiffres n’est qu’une opinion
| Meilleur split d’Assefa 19,49 km/h 5–10K · elle accélère encore | Accélération finale de Sawe +1,58 km/h 30K → arrivée | Trait commun du pacing Variable Aucun n’a couru à allure constante |
La forme des courbes de pacing est tout. La courbe d’Assefa présente une bosse au 10e km — elle a couru son deuxième segment de 5 km plus vite que le premier, et plus vite que tous les segments suivants. Ce n’est pas de l’imprudence. C’est un investissement de glycogène parfaitement calibré au moment où le corps est le plus frais et où le coût de la vitesse est le plus bas. Elle savait qu’elle paierait plus tard. Elle l’a accepté. Elle a géré cela à l’intérieur d’une amplitude de 1,64 km/h sur 42 kilomètres.
La courbe des hommes a une forme entièrement différente : un long plateau plat à ~20,9 km/h pendant 30 kilomètres, puis un escalier vers le haut. Sawe et Kejelcha ont couru dans l’ombre l’un de l’autre pendant trois quarts de course avant que la vraie compétition ne commence. C’est la stratégie attentiste — attendre, conserver, détonner. Elle a produit le premier marathon officiel sous les deux heures de l’histoire.
Les deux approches ont fonctionné. La question est de savoir pourquoi — et la réponse est la même pour les deux.
| Segment | Assefa WR 2:15:41 | Sawe WR 1:59:30 | Kejelcha 1:59:41 | Note |
| 5K | 19.18 km/h | 21.09 km/h | 21.08 km/h | |
| 10K | 19.49 km/h | 20.91 km/h | 20.88 km/h | Pic de vitesse Assefa |
| 15K | 18.82 km/h | 20.57 km/h | 20.61 km/h | |
| 20K | 19.11 km/h | 21.15 km/h | 21.16 km/h | |
| Semi | 18.71 km/h | 21.04 km/h | 20.98 km/h | |
| 25K | 18.58 km/h | 20.89 km/h | 20.90 km/h | |
| 30K | 18.13 km/h | 20.90 km/h | 20.89 km/h | Ralentissement 30K Assefa |
| 35K | 18.42 km/h | 21.57 km/h | 21.58 km/h | |
| 40K | 17.85 km/h | 21.89 km/h | 21.90 km/h | |
| Arrivée | 18.21 km/h | 22.48 km/h | 21.79 km/h | Explosion Sawe |
Lisez attentivement la ligne du 10e km. Assefa à 19,49 km/h pendant que Sawe s’installe déjà dans sa croisère à 20,91. Elle est 0,84 km/h au-dessus de sa propre moyenne de course dans le deuxième segment. Lui est légèrement en dessous de la sienne. Deux athlètes, deux philosophies, toutes deux finalement gouvernées par la même contrainte : courir aussi près que possible de la vitesse critique aussi longtemps que possible, puis dépenser ce qu’on a économisé.
La physiologie qui rend l’une ou l’autre stratégie possible
La vitesse critique est le fondement. Ni Assefa ni Sawe n’ont couru leur marathon au-dessus de leur vitesse critique (VC) — le seuil au-delà duquel la fatigue est mathématiquement inévitable. La VC estimée d’Assefa se situe autour de 20,5–21 km/h ; sa moyenne marathon était de 18,65 km/h, environ 9 % en dessous. La VC de Sawe est d’environ 23 km/h ; sa moyenne était de 21,25 km/h, la même marge de 9 %. Cette marge n’est pas une coïncidence. C’est le tampon minimum nécessaire pour finir un marathon fort. En dessous de la VC, on peut réguler. Au-dessus, on vit sur le capital du D′ — sa réserve anaérobie finie.
L’audace d’Assefa a fonctionné parce que son budget glycogénique était précis. Courir à 19,49 km/h dans les 10 premiers kilomètres coûte plus de glycogène par minute que 18,5 km/h. Mais cela le coûte au moment où le glycogène musculaire est plein, le glycogène hépatique est intact et la glycémie est stable. Elle a délibérément anticipé la facture métabolique. Le ralentissement au 30e km (18,13 km/h) n’est pas un échec — c’est une ponction contrôlée des réserves de glycogène avec assez dans le réservoir pour tenir 18,2 km/h jusqu’à l’arrivée. Ce n’est pas « partir trop vite ». C’est partir exactement assez vite.
| « Sawe a couru à 22,48 km/h après deux heures de course. Ce n’est pas de l’aérobie. C’est la vitesse de la piste, apportée dans le marathon par des années sur un tartan. » |
L’explosion de Sawe a fonctionné parce que son D′ était intact. En croisère à 21 km/h — 9 % sous sa VC de ~23 km/h — pendant 30 kilomètres, il est arrivé au 35e km avec sa capacité de travail anaérobie essentiellement intacte. La progression à 21,57, puis 21,89, puis 22,48 km/h a puisd progressivement dans cette réserve pendant que son système aérobie continuait à tourner en charge de base. Ce 22,48 km/h final sur 2,2 km, c’est l’allure d’un 5 000 m de compétition. C’est l’allure du 12:38 de Kejelcha sur piste, appliquée au 40e kilomètre d’un marathon. On ne produit pas cela avec du kilométrage. On le produit avec des années de fractionnés sur piste, de sprints en côte, et de la tolérance anaérobie qui vient de se faire régulièrement du mal sur des distances courtes.
Les trois qualités qui les unissent
Force-vitesse Capacité lactique Vitesse critique élevée
Force-vitesse. Le premier segment d’Assefa à 19,18 km/h recrute déjà les fibres rapides. Le sprint final de Sawe à 22,48 km/h les recrute au maximum après deux heures d’effort. Les deux nécessitent une puissance neuromusculaire qui se construit sur la piste, en salle, en côte — pas sur des kilomètres à l’infini sur terrain plat à faible allure.
Capacité lactique. Les deux coureurs produisent et recyclent du lactate en continu à leur allure de course. Le mécanisme — transporteurs monocarboxylates (MCT1, MCT4) navettant le lactate des fibres rapides vers les fibres lentes comme carburant — est identique chez les deux. Il se développe en courant vite, pas en courant loin. Le 3:32 de Kejelcha au 1 500 m n’est pas sans rapport avec son 1:59:41 au marathon ; c’est le laboratoire où sa machinerie de recyclage lactique a été construite.
Vitesse critique élevée, couru en dessous. La marge de 9 % sous la VC est le fil conducteur. Ce n’est pas une cible qu’un entraînement fixe par formule — elle émerge d’années de connaissance physiologique de soi, de tests type RABIT®, de la compréhension exacte de où le corps se situe sur l’hyperbole vitesse–durée. Se tromper dans un sens ou dans l’autre — trop conservateur et on laisse une minute sur la route, trop agressif et on frappe le mur — et le record n’a pas lieu.
Ce que les tactiques nous disent sur le sexe et le risque
Je ne surinterprèterai pas la différence tactique. Une course n’est pas un essai clinique. Mais il vaut la peine de noter : Assefa a fait le choix le plus courageux dès le départ. Elle a investi du capital métabolique d’entrée de jeu, à un moment où l’issue de la course était maximalement incertaine. Les hommes ont trouvé leur assurance dans le plateau attentiste — courir prudemment ensemble, courir la course en fin de parcours. Aucune approche n’est supérieure ; elles reflètent des calculs risque-bénéfice différents en fonction des profils physiologiques individuels et de la dynamique de course.
Ce qui n’est pas différent, c’est le moteur. Le ratio de 87,9 % entre la vitesse moyenne d’Assefa (18,65 km/h) et celle de Sawe (21,25 km/h) est exactement ce que l’on prédit à partir des différences sexuelles connues en concentration d’hémoglobine, masse musculaire et VO₂max absolue. Ce n’est pas un écart de qualité de la performance — c’est un écart d’échelle. La physiologie est identique. L’audace, dans les deux cas, a été gagnée sur le même terrain d’entraînement : des fractionnés rapides, la tolérance au lactate, et un corps qui sait exactement ce qu’il peut et ne peut pas faire pendant 42 kilomètres.
Le mur du marathon n’est pas un mystère. C’est ce qui arrive quand on se trompe dans ce calcul, ou quand on n’a jamais construit la réserve de vitesse qui rend le calcul indulgent. Assefa et Sawe n’ont pas évité le mur en courant lentement. Ils l’ont évité en sachant précisément à quelle vitesse ils pouvaient se permettre de courir — puis en ayant le courage, ou la patience, d’exécuter ce chiffre pendant deux heures.
| « La physiologie est identique. L’audace, dans les deux cas, a été gagnée sur le même terrain d’entraînement. » |
Sources des données
Données de pacing Assefa : Berlin Marathon 2023, splits officiels (WR 2:15:41)
Données de pacing Sawe / Kejelcha : London Marathon 2026, splits officiels (WR 1:59:30, 1:59:41)
Billat V et al. Heart rate and pace variability during the marathon. Front Physiol. 2023
Muniz-Pumares D et al. Training intensity distribution of marathon runners. Sports Med. 2024;55:1023–1035

Laisser un commentaire