La séance AZ pour accélérer vos zones d’entraînement en les oubliant

Vous adorez vos zones. Vous les collectionnez. Zone 1, zone 2, zone 3… Et vous finissez par passer votre semaine à cocher des cases plutôt qu’à entraîner un organisme vivant. Résultat ? Du volume, de la fatigue… et parfois des performances qui ne suivent pas. Et si la solution n’était pas d’ajouter une séance par zone, mais de traverser toutes les zones en une seule séance, avec une consigne simple : l’accélération ?

1) L’histoire de Noé et le piège des zones empilées

On a donné à un entraîneur les zones d’entraînement de Noé, 18 ans, cycliste élite. Sur son rapport, la Lipox/FatMax est déjà “haut de gamme” (autour de 245–255 W), et sa PC flirte avec sa pVO₂max (≈350 vs 360 W) : autant dire que chaque mauvaise séance se paye cash. L’entraîneur a été sérieux. Très sérieux. Trop sérieux. Il a prescrit des séances “zone par zone”, proches de ce que l’on fait depuis cinquante ans (au moins). Une séance pour la lipox. Une séance pour le seuil. Une autre pour la PMA. Et encore une pour “la caisse”. Le problème ? Chaque zone réclame… du temps. Et le volume hebdomadaire n’est pas extensible à l’infini, surtout en période de compétition.

Vous connaissez la suite : on empile, on densifie, on serre les récupérations, on “rattrape” un entraînement manqué. Et parfois, malgré des kilomètres (ou des heures) impressionnants, les résultats restent décevants, ou instables. Pourquoi ? Parce qu’on confond quantité de séances et qualité d’adaptation. Parce qu’on oublie que la performance, c’est un équilibre : engagement – optimisation – récupération.

Je ne dis pas que les zones sont inutiles. Au contraire : elles décrivent. Mais quand elles deviennent une prison, on perd la dynamique du vivant. Et le vivant, lui, ne s’entraîne pas en cases. Il s’entraîne en transitions.

— Les zones de Noé (18 ans, 68 kg) : repères concrets

Rapport calibré sur une pVO₂max = 360 W et une Puissance Critique (PC) ≈ 350 W. Remarque importante : selon les modèles, la lipox correspond à la “zone 1” (modèle 5 zones) ou à la “zone 2” (modèle 7 zones). Ici, la fenêtre Lipox/FatMax se situe autour de 245–255 W.

AncrePuissance (W)W/kg% pVO₂maxSignification Physiologique
Basse / FatMax250 W3,6869,4%Oxydation max des graisses & SV1 (Seuil Aérobie)
QR = 1,00257 W3,7871,4%Bascule vers un métabolisme majoritairement glucidique
Puissance Critique (PC)350 W5,1597,2%Frontière « Lourd » vers « Sévère » (état stable max)
pVO₂max360 W5,29100%Puissance à la consommation maximale d’oxygène
Anaérobie (30s)704 W10,35195,6%Puissance Moyenne Wingate (Capacité Glycolytique)
Pic Sprint800 W11,76222,2%Max Neuromusculaire (effort de 1s à 5s)

Modèle d’entraînement à 7 zones (basé sur % pVO₂max) :

ZoneNomPlage de Puissance (W)% pVO₂maxCible & Format d’intervalle suggéré
Z1Récupération< 200 W< 55%Récupération Active
Continu : 30–60 min souple.
Z2Endurance (Lipox)200 – 255 W55 – 71%Endurance Fondamentale / FatMax
Continu : 1h30 – 3h à allure stable.
Viser la fenêtre « Lipox » 245–255 W.
Z3Tempo255 – 305 W71 – 85%Puissance Aérobie / Sweet Spot
Intervalles : 3 × 10 min à 3 × 20 min (Récup : 5 min Z1).
Z4Seuil (PC)305 – 355 W85 – 98%Seuil Lactique / Développement PC
Intervalles : 4 × 6 min à 3 × 8 min (Récup : 2-3 min).
Se concentrer sur le maintien de 340-350 W.
Z5VO₂max355 – 420 W98 – 117%Capacité Aérobie (Relever le Plafond)
Intervalles : 30-30 Billat (30s @ 360-380 W / 30s Z1)
ou 5 × 3 min @ ~370 W (Récup : 3 min).
Z6Anaérobie420 – 704 W117 – 196%Capacité Glycolytique / Tolérance
Intervalles : Efforts max de 30s à 1 min.
Viser la moyenne Wingate (700 W).
Z7Neuromusculaire> 704 W> 196%Puissance Sprint Pure
Sprints : Explosions max de 6s – 10s (Récup complète).

Lecture rapide (ce que ces zones racontent) :

  • FatMax ≈ 250 W (≈ 69% pVO₂max) : une endurance Lipox “haut de gamme”, à préserver (et à alimenter).
  • PC ≈ 350 W (≈ 97% pVO₂max) : domaine sévère “comprimé” → le seuil long ressemble vite au VO₂max.
  • Z5 (≈ 355–420 W) : zone stratégique pour relever le plafond (ex : 30-30), sinon la PC plafonne.
  • Sprint/neuromusculaire très haut (pic ~800 W) : à utiliser en touches (6–10 s) pour la fraîcheur, pas pour se cramer.
Encadré – Cas Noé (18 ans, cycliste élite)
Zones fournies à l’entraîneur (extrait du rapport, puissances en watts) :
– Lipox / FatMax ≈ 245–255 W (FatMax mesuré : 250 W ; QR=1 à 257 W)
– Endurance (large) : 200–255 W
– Tempo (Sweet Spot) : 255–305 W
– Seuil / PC : 305–355 W (PC ≈ 350 W)
– VO₂max / “PMA” : 355–420 W (pVO₂max ≈ 360 W)
– Anaérobie : 420–704 W (moyenne Wingate 30 s : 704 W)
– Sprint neuromusculaire : > 704 W (pic : 800 W)

Constat : si l’on veut “faire” chaque zone avec une séance dédiée, on multiplie les séances intenses et le coût de fatigue. En période de compétition, ce cocktail mène vite au surentraînement, ou à une forme qui arrive… au mauvais moment.

2) La séance AZ : le triangle isocèle qui traverse tout

La séance AZ, c’est l’inverse du zonage rigide. On ne reste pas “dans” une zone : on les traverse. Et on le fait avec une figure simple : un triangle isocèle. Vous partez de la lipox (zone 1 si vous utilisez 5 zones… zone 2 si vous êtes en modèle 7 zones), vous accélérez progressivement jusqu’à la puissance maximale (ou une vitesse maximale contrôlée), puis vous décélérez de façon identique. Même pente à la montée, même pente à la descente. Symétrie. Contrôle.

Ce n’est pas un test. Ce n’est pas un ego-trip. C’est une séance de gouvernance : vous apprenez à piloter votre organisme, sans casser la mécanique, sans casser la respiration, sans casser le cerveau. Et c’est là que ça devient intéressant : vous allez “oublier” vos zones… pour les déplacer.

3) Les 2 découvertes qui changent tout (accélération / décélération)

https://publications.billatraining.com/publications/2018/humans_are_able_to_self_paced_constant_runnning_acceleration_until_exhaustion.pdf

3.1) Découverte #1 : vous savez régler l’effort par l’accélération

Première découverte : l’humain (et probablement les animaux) sait régler son effort sur une consigne d’accélération. Pas une allure fixe. Pas une cadence imposée. Une dynamique : “accélère doucement”, “accélère moyen”, “accélère fort”.

On observe des accélérations typiques :
– Accélération douce : 0,028 m.s-2, temps limite d’accélération ≈ 8 min
– Accélération moyenne : 0,056 m.s-2, temps limite d’accélération ≈ 4 min
– Accélération forte : 1,12 m.s-2, temps limite d’accélération ≈ 2 min
Et notez le détail : *2 entre facile→moyen et moyen→dur. Autrement dit, quand vous changez d’état (facile vers moyen, puis moyen vers dur), la dynamique perçue bascule. C’est neuromusculaire, perceptif, et terriblement pratique.

Pourquoi c’est puissant ? Parce que cette consigne est reproductible, écologique, et compatible avec le terrain : route, piste, home-trainer, côte, vent… Vous pilotez la montée en charge sans vous enfermer dans un chiffre.

3.2) Découverte #2 : la décélération peut stimuler le VO2max

Deuxième découverte : la décélération, quand elle est identique à l’accélération (même pente, même progressivité), peut maintenir un stimulus élevé sur le système aérobie, jusqu’à solliciter le VO2max.

Oui, même quand la fréquence cardiaque baisse. Parce que le VO2max ne dépend pas seulement du débit cardiaque : il dépend aussi de la différence artério-veineuse en oxygène. Et dans cette phase de descente contrôlée, l’organisme continue de “tirer” de l’oxygène au niveau musculaire.

Bonus : c’est aussi le moment où le lactate commence à être recyclé. La montée “fabrique”, la descente “recycle”. Vous ne subissez plus votre lactate : vous l’intégrez dans la séance.

3.3) Le message clé : traverser les zones pour les déplacer

Votre but n’est pas de “tenir” une zone à vie. Votre but est de décaler ces zones vers des vitesses (ou puissances) absolues plus élevées. Et la clé, c’est l’augmentation du VO2max, soutenue par les puissances anaérobies alactique et lactique, qui vous permettent de tolérer de hautes valeurs de puissance maximale aérobie.

Rappel (langage coach) : la PMA, c’est la plus petite vitesse/puissance qui sollicite le VO2max dans un test incrémenté type VAMEVAL, avec des paliers de 2 minutes. Très bien. Mais si vous voulez une PMA plus haute, vous devez apprendre à aller haut… et à redescendre haut.

Donc : on n’accumule pas des séances “zone par zone”. On traverse les zones et on les fait bouger.

4) Le protocole AZ pas à pas (avec 3 variantes)

Visualisez un triangle isocèle. La base, c’est votre zone 1 (lipox). Le sommet, c’est votre puissance maximale contrôlée. La pente, c’est votre consigne d’accélération (douce, moyenne ou forte).

Étapes :
1. Départ en lipox (zone 1).
2. Accélération progressive jusqu’à la puissance maximale (ou vitesse max contrôlée).
3. Décélération progressive identique à l’accélération (triangle isocèle).
4. Récupération : 1 minute à vitesse facile.
5. Recommencez.

Objectif de qualité : enchaîner des triangles isocèles sans détériorer : (a) vos sensations, (b) la puissance/vitesse maximale atteinte, (c) la qualité du freinage progressif. Ce qui compte : la précision. La répétition (8, puis 6, puis 4 triangles) vient progressivement au fil des semaines.

Les 3 variantes (choisissez votre AZ)

AZ douce (intervalle long) :
– Accélération douce (0,028 m.s-2), temps limite ~8 min
– Période : base, reprise, consolidation aérobie
– Objectif : lipox→VO2, contrôle ventilatoire, économie
– Fatigue : modérée, compatible avec volume raisonnable

AZ moyenne (intervalle moyen) :
– Accélération moyenne (0,056 m.s-2), temps limite ~4 min
– Période : spécifique, construction du “durable rapide”
– Objectif : VO2→MLSS, tolérance à la puissance, recyclage du lactate
– Fatigue : marquée mais propre si le freinage reste contrôlé

AZ forte (intervalle court, nerveux) :
– Accélération forte (1,12 m.s-2), temps limite ~2 min
– Période : pré-compétition, rappel neuromusculaire, “sharpness”
– Objectif : puissance anaérobie + tolérance à haut VO2
– Fatigue : élevée, à doser, surtout si vous cumulez avec des courses

5) Erreurs classiques (et comment les éviter)

  • Partir trop vite : si la première minute ressemble à un sprint, vous avez déjà perdu le triangle.
  • Confondre accélération et brutalité : l’AZ est une rampe, pas un coup de hache.
  • Casser le freinage : décélérer trop fort, trop tôt, ou par à-coups. La descente doit être “miroir” de la montée.
  • Transformer la séance en test d’ego : “je veux battre mon record de watts”. Mauvaise idée. Contrôle d’abord.
  • Zapper la minute facile : sans récupération facile, vous accumulez de la dette au lieu d’induire une adaptation.
  • Vouloir faire 8 triangles dès la première séance : la quantité se mérite, sinon elle vous casse.
  • Perdre la sensation : si vous ne savez plus décrire ‘douce / moyenne / forte’, vous êtes sorti de la consigne.

6) Comment savoir si c’est réussi ?

Vous n’avez pas besoin d’un laboratoire. Vous avez besoin de critères simples :

  • La pointe (puissance/vitesse max) reste stable d’un triangle à l’autre, sans dérive anarchique.
  • La respiration monte puis redescend progressivement, sans panique ni apnée.
  • Le freinage est fluide : pas de “chute” brutale, pas d’à-coups, pas de jambes qui brûlent d’un seul coup.
  • Vous terminez avec une sensation de contrôle, pas de destruction.
  • Le lendemain : fatigue présente mais “propre”, pas d’écrasement, pas de lourdeur persistante.

7) Pourquoi ça marche même quand on oublie les zones ?

Parce que vos zones ne sont pas des étages fixes, ce sont des frontières mobiles. En pilotant l’accélération puis la décélération, vous entraînez la transition entre états : lipox, seuil, VO2, puissance maximale. Vous créez une séance qui stimule, mais qui apprend aussi au système à revenir vers le MLSS sans s’effondrer.

Le paradoxe, c’est celui-ci : oublier les zones (au sens ‘ne pas les viser une par une’) vous permet de les accélérer (au sens ‘déplacer leurs repères vers le haut’). Le corps retient la dynamique, pas la case.

Parce que le vivant est un tout : quand on observe une gouvernance par l’accélération chez l’humain, il est logique de penser que les animaux entraînés, eux aussi, possèdent des règles de transition qui méritent d’être respectées plutôt que forcées.

Conclusion

La séance AZ, ce n’est pas une recette miracle. C’est une idée simple : traverser pour transformer. Accélérer pour apprendre. Décélérer pour recycler. Et surtout : entraîner l’organisme, pas une feuille Excel.

Les zones sont un langage. L’accélération est la clé.

Testez une AZ cette semaine, intelligemment. Choisissez votre pente (douce, moyenne, forte), respectez le triangle, et dites-moi en commentaire : qu’est-ce qui a le plus changé, votre souffle… ou votre contrôle ?

2 réponses à “La séance AZ pour accélérer vos zones d’entraînement en les oubliant”

  1. Avatar de Arnaud
    Arnaud

    Bonjour Professeur, je dirai que le contrôle est primordial quand on s’attaque aux accélérations douces, car evidemment comme le temps de décélération est plus long, si on donne un peu trop dans l’ accélération, le début de la décélération est très compliqué.
    Au delà des bénéfices physiologiques, ce type d’ entraînement, en faisant varier les temps d’ accélération est fabuleux pour apprendre à connaître ses possibilités!

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      Merci Aranud
      Pour cette excellente analyse et application cycliste

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