| BILLATRAINING · Blog scientifique · Physiologie de l’endurance Professeure Véronique Billat · Université Évry Paris-Saclay · Laboratoire IBISC |
La véritable performance marathon n’est pas ….dans le chrono.
Elle est dans l’expression mesurée de son potentiel physiologique.
| RÉSUMÉ SCIENTIFIQUE La présente analyse repose sur deux études de cas issues du protocole BillaTraining. Elle soutient que la performance marathon ne peut être évaluée par le seul chronomètre, mais doit être définie comme l’expression complète du potentiel physiologique individuel du moment, tel que révélé par le test RABIT. Deux marqueurs clés sont proposés : l’enveloppe d’optimisation de vitesse (déterminée par le RABIT) et la stabilité des indicateurs biomécaniques (oscillation verticale, rapport vertical, cadence) comme mesure objective de la qualité de la performance. |

1. Le problème du chrono comme métrique de performance
La communauté sportive confond systématiquement deux grandeurs physiquement distinctes : le résultat de performance (temps final) et la qualité de la performance (rapport entre la vitesse produite et le potentiel physiologique disponible). Cette confusion n’est pas anodine : elle oriente les programmes d’entraînement vers l’optimisation du chrono plutôt que vers l’expression du potentiel individuel.
Or, pour une même vitesse moyenne, deux coureurs peuvent présenter des profils physiologiques radicalement différents. L’un a couru en dessous de son potentiel (sous-exploitation), l’autre l’a dépassé (défaillance énergétique). Le chrono ne les distingue pas. Le test RABIT, lui, le fait.
| DÉFINITION PROPOSÉE Performer un marathon, c’est courir l’ensemble des 42,195 km à l’intérieur de l’enveloppe d’optimisation individuelle définie par le test RABIT — zone de vitesse dans laquelle le système cardio-respiratoire, métabolique et neuromusculaire fonctionne de manière durable, économique et harmonique — tout en maintenant la stabilité des marqueurs biomécaniques de l’économie de course. |
2. Le test RABIT comme référentiel physiologique individuel
Le Running assessment and bioenergetic identification test (RABIT) est un protocole par paliers progressifs ré&lisé à la sensation (Facile, Moyen, Dur, très dur) qui vise à déterminer, pour chaque individu, la zone de vitesse d’optimisation : l’enveloppe dans laquelle la propulsion est maximalisée pour un coût métabolique minimal. Contrairement aux tests incrementaux classiques (Bruce, Cooper), le RABIT intègre simultanément des variables cardio-respiratoires et biomécaniques, permettant une cartographie multi-dimensionnelle du potentiel.
Les indicateurs biomécaniques retenus sont : l’oscillation verticale (OV, en cm), le rapport vertical (RV, en %, ratio OV/longueur de foulée), le temps de contact au sol (GCT, en ms), et l’équilibre gauche–droite des temps de contact. Ces marqueurs sont des indicateurs directs de l’économie de course et de la fatigue neuromusculaire.
| Marqueur | Unité | Signification physiologique | Seuil d’alerte |
| Oscillation verticale (OV) | cm | Composante verticale de la propulsion ; gaspillage énergétique si élevée | > 11 cm à allure marathon |
| Rapport vertical (RV) | % | RV = OV / longueur de foulée. Plus bas = plus efficace | > 8 % : surcoût significatif |
| Temps contact sol (GCT) | ms | Indice de raideur tendineuse et de recrutement musculaire | Hausse > 15 ms en course |
| Équilibre G/D | % | Symétrie de charge ; déséquilibre = facteur de blessure | < 49 % ou > 51 % |
| Cadence totale | spm | Fréquence de foulée ; chute = signal de fatigue mécanique | Baisse > 3 % vs valeur RABIT |
3. Deux études de cas : expression du potentiel individuel
Les deux profils présentés ci-dessous ont été analysés selon le protocole RABIT préétabli, puis comparés à leur performance de course réelle. L’objectif n’est pas de classer ces performances, mais d’évaluer dans quelle mesure chacune constitue une expression optimale du potentiel physiologique disponible le jour de la course.
| CAS 1 — Camille | Premier marathon | 42,195 km | 3h20 |
| 8,4 cm Oscillation verticale stable sur 42 km | 7,5 % Rapport vertical constant tout au long | 186→180 spm Cadence : −3 % après rupture |
Enveloppe RABIT vs allure de course
Le RABIT de Camille positionne son enveloppe d’optimisation entre 11,5 et 12,5 km/h (perception d’effort modérée, stabilité biomécanique maximale). La course a été démarrée à 13,3–3,5 km/h, soit +7 à +11 % au-dessus de l’enveloppe optimale sur les 19 premiers kilomètres. La littérature établit que chaque 1 % de surconsommation glycogénique précoce réduit la disponibilité musculaire dans une proportion qui s’accélère après le km 28–30.
Transition harmonique → percussive
La rupture harmonique se manifeste vers le km 19–20 par : (a) une réduction paradoxale de la fréquence cardiaque (165 → ~155 bpm) à vitesse de course diminuant, (b) une baisse de la cadence de 186 à 180 spm (−3 %), et (c) un allongement du GCT de +8 ms. Ces trois signatures concordantes traduisent l’activation du mécanisme de régulation centrale (Tucker, 2009) qui réduit le recrutement musculaire pour protéger les réserves glycogéniques résiduelles.
Ce qui distingue cette performance
Malgré la rupture, l’oscillation verticale est restée stable à 8,4 cm sur l’ensemble des 42 km. Le rapport vertical (7,5 %) n’a pas dérivé. Ces deux indicateurs constituent la signature d’une économie de course structurellement ancrée : la fatigue métabolique n’a pas dégradé la qualité mécanique de la propulsion. C’est la marque d’un entraînement techniquement solide, pas d’une chance ou d’une forme du jour.
L’accélération observée entre le km 35 et le km 42 (retour à 12,0 km/h) confirme la présence d’une réserve physiologique non utilisée — précisément ce que prédit une distribution de vitesse trop altaíre en début de course. Avec une gestion initiale intra-RABIT, cette réserve aurait été exploitée sur les 25 premiers kilomètres.
| Verdict RABIT : Performance partiellement sous-optimale en raison d’une violation de l’enveloppe d’optimisation en première moitié. Cependant, la stabilité des marqueurs biomécaniques sur 42 km constitue un résultat physiologiquement remarquable et atteste d’une base technique de haut niveau. Potentiel de progression de 5–8 minutes sans modification du volume d’entraînement. |

| CAS 2 — Arnaud | 44 ans | Record personnel | 3h14 02 | −10 min vs record antérieur (34 ans) |
| 3,1 % Rapport vertical — zone élite kenyane : 5–6 % | 50/50 G/D Équilibre G/D parfait | +25 bpm Dérive cardiaque — déshydratation confirmée |
Économie de course : un profil hors norme
Un rapport vertical de 3,1 % représente un ratio de propulsion horizontale de 96,9 %. Pour référence, les coureurs kenyans d’élite (sub-2h15) se situent entre 5 et 6 % ; la moyenne des marathoniens de performance est de 7–8 %. Cette valeur exceptionellement basse traduit une architecture biomécanique dans laquelle l’énergie élastique stockée dans les tendons (complexe achéen principalement) est restituée avec une efficacité maximale.
L’équilibre gauche–droite 50,3 % G / 49,7 % D (mesuré au RABIT et confirmé en course) exclut tout déséquilibre de surcharge asymmétrique, protecteur vis-à-vis des pathologies de stress unilatéral (fracture de fatigue tibiale, tendinopathie rotulieine).
L’énigme de la dérive cardiaque
La fréquence cardiaque progresse de ~155 bpm au kilomètre 1 jusqu’à ~180 bpm au kilomètre 42, pour une vitesse de course relativement stable. Cette dérive cardiaque de +25 bpm est la signature physiologique classique de la déshydratation progressive : la réduction du volume plasmatique oblige le système cardiovasculaire à compenser par une augmentation de la fréquence cardiaque pour maintenir le débit. Garmin estime la transpiration à 3 233 ml sur 3h14 ; le volume ingéré est estimé à ~780 ml. Déficit : ~2 450 ml, soit approximativement −3,5 % de la masse corporelle.
| Phase | Volume transpiré (ml) | Volume ingéré (ml) | Déficit (ml) | % masse corp. |
| 0–60 min | ~1 001 | ~190 | ~811 | −1,1 % |
| 60–120 min | ~1 001 | ~190 | ~1 622 | −2,3 % * |
| 120–194 min | ~1 231 | ~400 | ~2 453 | −3,5 % |
* Seuil à partir duquel la littérature enregistre une dégradation mesurable de la puissance aérobie (Maughan & Shirreffs, 2010).
L’énigme de l’âge
La science du vieillissement prédit une décroissance du VO²max de l’ordre de 1 %/an après 30 ans en l’absence d’entraînement (Pimentel et al., 2003). Pour un couri ne bénéficiant que d’un entraînement minimal, la perte de performance marathon entre 34 et 44 ans devrait être de 8à–10 %. Arnaud court 5 % plus vite à 44 ans qu’à 34 ans. L’écart entre la prédiction théorique (−10 %) et le résultat observé (+5 %) représente un différentiel de 15 points de pourcentage que seul un entraînement solide, progressif, bien construit et équilibré peut expliquer.
En outre, la qualité des marqueurs biomécaniques (RV 3,1 %) suggère que la dérive avec l’âge concerne davantage les paramètres métaboliques (VO²max, capacité lactique) que les adaptations tendineuses et neuromusculaires — au moins à cet horizon de 10 ans et pour ce profil d’entraînement.
| Verdict RABIT : Utilisation optimale de l’enveloppe énergétique (déclin linéaire continu de 90 % à 1 % de potentiel résiduel). Correction unique et immédiate disponible : l’hydratation. Une augmentation de l’apport hydrique à 500–600 ml/h limiterait la dérive cardiaque et est estimée à +5 à 8 minutes de gain chronométrique sans modification d’aucun autre paramètre. |

4. L’enveloppe d’optimisation : ce que le pacing chronométrique ne capture pas
Le pacing «ar allure cible» (strategy de référence en course à pied populaire) suppose que la vitesse optimale est une constante individuelle accessible par extrapolation des performances passées. Cette supposition est physiologiquement fausse pour trois raisons :
- L’économie de course varie selon l’état de fatigue, la température, le statut nutritionnel pré-compétition et le déniveau du parcours. Une allure fixée ignore ces variables.
- L’enveloppe RABIT est une zone, pas une valeur. La variabilité intra-zone (petites oscillations de vitesse) est physiologiquement _bénéfique_ : elle sollicite alternativement différents groupes musculaires et réduit l’accumulation locale de métabolites.
- L’allúnce sensorielle — perception subjective de l’effort, frquence respiratoire, qualité de foulée — est le capteur le plus fiable en temps réel. Elle intègre automatiquement les variables ci-dessus. Le coureur informé par son RABIT sait lire ses sensations : la montre valide, elle ne dirige pas.
Cette proposition n’est pas nouvelle en physiologie de l’exercice. Elle dérive directement de la théorie de la vîlocé critique (Monod & Scherrer, 1965 ; Poole et al., 2016) et du concept de domaine sévère : au-delà de la vîlocé critique individuelle, les réserves de capacité anarobie (ʹD) se consomment de manière irréversible, aboutissant à l’épuisement musculaire avant la fin de la compétition. Le RABIT positionne cette zone critique de manière individuelle et multidimensionnelle.
5. Implications pour la pratique et l’entraînement
L’analyse comparée de ces deux profils suggère plusieurs recommandations opérationnelles :
| Recommandation | Justification physiologique | Indicateur de contrôle |
| Courir à l’intérieur de l’enveloppe RABIT dès le km 1 | Préserve les réserves glycogéniques en phase précoce ; retarde la dérive métabolique | Cadence stable ± 3 spm vs RABIT |
| Surveiller la cadence (chef d’orchestre) | Première variable à dériver avant la FC en cas de fatigue mécanique | Alerte si − 3 % vs valeur de référence |
| Hydrater à 500–600 ml/h | Limite la dérive cardiaque (à partir de −2 % masse corporelle) et maintient le volume plasmatique | FC : dérive < 10 bpm par heure |
| Glucides 60–70 g/h dès km 7–8 | Maintient la glycémie et épargne le glycogène musculaire pour la 2ème moitié | Évite le pic d’insuline si prise trop précoce |
| Ne pas écouter de musique | Libère les canaux sensoriels pour l’intéroception ; la musique masque les signaux de fatigue précoce | Qualité de la foulée perçue |
6. Conclusion : redéfinir la performance, redéfinir l’entraînement
Les deux études de cas présentées ici démontrent qu’une performance marathon de qualité n’est pas nécessairement celle qui produit le meilleur chrono absolu, mais celle qui réalise le rapport le plus favorable entre la vitesse produite et les ressources physiologiques disponibles — telles que révélées par le RABIT.
Cette définition a des implications directes pour l’entraînement : il n’est pas question de produire des athlètes «rapides» mais des athlètes capables d’exprimer pleinement leur potentiel le jour J, quelles que soient les conditions. Un entraînement solide, bien construit, équilibré entre charge et récupération, respectueux de la physiologie individuelle et du mode de vie, est la seule voie vers cet objectif.
Arnaud, à 44 ans, courant 15 points de pourcentage au-dessus de ce que la biologie du vieillissement prédit, en est la démonstration la plus convaincante. Camille, maintenant informée de son enveloppe RABIT, dispose de toutes les informations pour transformer son prochain marathon en performance au sens étymologique du terme : par-fourmer, accomplir entièrement.
| MESSAGE CLÉ Le test RABIT ne prédit pas votre prochain chrono. Il révèle votre zone d’expression optimale. Votre prochaine performance sera dans cette zone — ou elle ne sera pas ce que vous êtiez capable de faire. |
| Références sélectives Monod H. & Scherrer J. (1965). The work capacity of a synergic muscular group. Ergonomics, 8, 329–338. · Tucker R. (2009). The anticipatory regulation of performance: the physiological basis for pacing strategies and the development of a perception-based model for exercise performance. Br J Sports Med, 43, 392–400. · Poole D.C. et al. (2016). Critical power: an important fatigue threshold in exercise physiology. Med Sci Sports Exerc, 48, 2320–2334. · Maughan R.J. & Shirreffs S.M. (2010). Dehydration and rehydration in competitive sport. Scand J Med Sci Sports, 20(s3), 40–47. · Pimentel A.E. et al. (2003). Greater rate of decline in maximal aerobic capacity with age in endurance-trained than in sedentary men. J Appl Physiol, 94, 2406–2413. |
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