Le lactate ? Préférez le produire et le consommer sans dépenser votre argent en boisson de « champion » !

Des séances clefs issues de nos années de recherche depuis 1985 !

Le Tour de France 2026 a soudain offert au lactate une carrière médiatique que la physiologie lui avait déjà donnée depuis longtemps, mais sans sponsor, sans storytelling et sans poudre à diluer dans un bidon. Il aura donc fallu presque quarante ans, quelques champions, un marché de la nutrition sportive bien affûté et l’odeur du business pour que le grand public découvre enfin qu’un lactate n’est pas seulement une vieille brûlure de cuisse racontée de travers.[sante.lefigaro][ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Quarante ans de retard

Il faut savourer l’ironie. Pendant des décennies, on a réduit le lactate à un déchet, puis à un seuil magique, puis à un épouvantail physiologique vaguement scolaire, avant de le redécouvrir aujourd’hui comme “carburant du futur” dès lors qu’il peut être emballé, marketé et associé à la performance d’élite. Le plus drôle, ou le plus triste, c’est que la biologie du lactate n’a pas attendu les bus du Tour pour exister : Brooks et d’autres ont depuis longtemps montré que le lactate est un intermédiaire majeur du métabolisme, impliqué dans des navettes entre cellules, tissus et mitochondries.[pubmed.ncbi.nlm.nih][ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Autrement dit, le lactate n’a pas changé de nature ; c’est le regard marchand posé sur lui qui a changé. Tant qu’il fallait lire, mesurer, discuter, nuancer et piquer des doigts, le sujet restait pour quelques physiologistes têtus. Dès qu’il devient une boisson de “champion”, il devient intelligible pour les journalistes, vendable pour les marques, et subitement sexy pour le grand public.[sante.lefigaro]

1985, le seuil et moi

En 1985, comme athlète, je me suis battue contre cette idée confortable selon laquelle il suffirait de décréter un seuil à 2 mM ou 4 mM pour résumer la complexité du terrain. Ce confort théorique avait l’élégance des dogmes simples : c’était propre, pratique, rassurant, et souvent faux dès qu’on regardait les individus d’un peu plus près. Les travaux sur le MLSS ont ensuite confirmé que la lactatémie associée à l’état stable maximal varie fortement selon les sujets, bien au-delà de la religion du “4 mmol/L pour tout le monde”.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

C’est précisément ce combat intellectuel qui m’a conduite à obtenir une bourse de thèse sur le MLSS avec un professeur de médecine du CHU de Limoges, inconnu, timide, génial. À l’époque, la science du sport n’existait pratiquement pas en France comme champ reconnu ; il fallait souvent entrer par effraction symbolique dans des institutions qui ne savaient pas encore très bien quoi faire d’une STAPS passionnée de physiologie. J’ai commencé modestement, en nettoyant la sueur du vélo ergométrique ; un an plus tard, je pilotais le plateau technique et je mettais le feu sportif dans le labo en y faisant entrer les premières générations de triathlètes.

Le MLSS, pas le folklore mais mon sujet de thèse en 1988 !

Le MLSS, maximal lactate steady state, désigne la plus haute intensité d’exercice maintenable sans accumulation continue de lactate dans le sang. Dit autrement, c’est le point le plus élevé où la production et l’élimination du lactate restent encore en équilibre dynamique. Ce concept est infiniment plus intelligent qu’un seuil fixe universel, car il remet l’athlète réel au centre du raisonnement plutôt qu’une jolie valeur commode pour faire des tableaux.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

La détermination classique du MLSS est exigeante : plusieurs efforts constants autour de l’intensité cible, souvent d’environ 30 minutes, avec mesures répétées de lactatémie, jusqu’à identifier la plus haute charge où le lactate reste stable, classiquement sans hausse supérieure à 1 mmol/L sur les 20 dernières minutes. Ce n’est pas très glamour, mais c’est autrement plus sérieux que la loterie du “4 mmol pour tous”. Et dès 1994, une méthode plus pratique a montré qu’on pouvait approcher cette intensité avec deux paliers sous-maximaux réalisés le même jour, séparés par 40 minutes de repos.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Le plus savoureux, c’est que cette approche montrait déjà noir sur blanc ce que beaucoup préféraient ignorer : la lactatémie correspondant au MLSS n’est pas un nombre sacré identique pour tous. Dans cette étude, elle allait d’environ 2,2 à 6,7 mmol/L selon les sujets, avec une moyenne proche de 3,9 mmol/L. Bref, le seuil fixe rassurait les simplificateurs ; le MLSS, lui, décrivait enfin la physiologie.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Le lactate, ce mal aimé utile

Le lactate n’est pas un déchet honteux qu’il faudrait évacuer comme une faute métabolique. La littérature moderne le décrit comme un substrat énergétique, un signal biologique et un véhicule métabolique entre tissus et au sein même de la cellule. Il est produit, transporté, consommé, oxydé ; il alimente le cœur, les muscles oxydatifs, participe à la gluconéogenèse, et s’inscrit dans ce que Brooks a appelé le lactate shuttle.[pubmed.ncbi.nlm.nih][ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

C’est exactement pour cela que le MLSS est si intéressant. Il marque la frontière où le système est encore capable de faire tenir ensemble production et consommation de lactate au plus haut niveau stable. Le lactate n’est donc pas le signe d’un organisme “en panne d’oxygène”, mais un témoin du dialogue permanent entre les filières métaboliques, y compris en conditions parfaitement aérobies.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Peut-on l’approcher avec la RPE ?

Oui, et c’est même une excellente nouvelle pour tous ceux qui n’ont pas un laboratoire dans leur cave. Le MLSS au sens strict se valide par la stabilité de la lactatémie, mais son estimation de terrain peut s’appuyer sur l’allure, la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire et la RPE, c’est-à-dire la perception de l’effort. La nuance importante, c’est que la RPE ne “mesure” pas à elle seule le MLSS ; elle aide à s’en approcher intelligemment quand elle est calibrée chez l’athlète.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

C’est là qu’évoquer Stoudemire a du sens. Le ressenti de l’effort n’est pas une variable molle réservée aux poètes du footing ; bien utilisé, il devient un outil de régulation métabolique étonnamment pertinent. La physiologie ne s’effondre pas parce qu’on écoute l’athlète ; elle devient au contraire plus vivante et souvent plus juste.

Et maintenant, les boissons de champion

Le Tour 2026 a remis cette histoire au goût du jour avec les produits au lactate associés à l’environnement de Tadej Pogačar et de l’équipe UAE Team Emirates-XRG. Enervit explique que son produit combine 90 g de glucides dans un ratio glucose-fructose 2:1 avec 10 g de sodium lactate, après deux saisons de développement avec l’équipe, pour une utilisation dans les moments les plus exigeants de la course. C’est propre, sophistiqué, exclusif, et très bien raconté.[enervit]

Mais les mêmes sources rappellent aussi que l’efficacité réelle reste débattue et que les preuves solides sont encore minces. Certaines analyses soulignent qu’il peut y avoir une baisse de la perception de l’effort, tandis que les gains de performance demeurent flous et que des troubles gastro-intestinaux restent un vrai sujet. En résumé : sur le papier, c’est séduisant ; sur le terrain, la certitude n’est pas encore au rendez-vous.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws][sante.lefigaro]

La recherche récente va d’ailleurs dans ce sens. Une étude de 2024 a observé une légère amélioration de la performance sur un contre-la-montre de 20 minutes, sans effet sur VO2peak, le seuil ventilatoire ni le seuil lactique. Une autre a trouvé une diminution de la RPE et une amélioration de la balance acido-basique, sans amélioration de la performance sur un protocole prolongé de cyclisme intermittent. Et une autre encore a montré qu’une ingestion orale de sodium lactate n’augmentait pas de façon fiable la lactatémie et s’accompagnait d’effets gastro-intestinaux parfois sévères.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Le conseil le moins vendeur

Alors oui, le lactate est passionnant. Oui, il mérite d’être réhabilité. Oui, il faut sortir définitivement de l’imagerie du poison musculaire. Mais non, cela ne veut pas dire que vous devez vous précipiter pour acheter une boisson de “champion” au premier communiqué bien habillé. Votre organisme sait déjà fabriquer du lactate, le transporter, le réutiliser et l’oxyder ; la vraie sophistication, c’est peut-être encore de savoir l’entraîner plutôt que de l’acheter.[sante.lefigaro][ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Autrement dit, si vous voulez mon avis : préférez le produire et le consommer vous-même. C’est moins cher, plus physiologique, et pour l’instant beaucoup mieux documenté que certaines promesses en sachet.

Références bibliographiques

Billat VL, Dalmay F, Antonini MT, Chassain AP. A method for determining the maximal steady state of blood lactate concentration from two levels of submaximal exercise. European Journal of Applied Physiology. 1994;69:196-202.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Billat VL, Sirvent P, Py G, Koralsztein JP, Mercier J. The concept of maximal lactate steady state: a bridge between biochemistry, physiology and sport science. Sports Medicine. 2003;33(6):407-426.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Brooks GA, Arevalo JA, Osmond AD, Leija RG, Curl CC, Tovar AP. Lactate in contemporary biology: a phoenix risen. The Journal of Physiology. 2021;600:1229-1251.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Vavryka E, et al. Modern perspective of lactate metabolism. 2023.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Garcin M, et al. Factors associated with perceived exertion.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Thom GA. The role of lactate supplementation and metabolism in invasion sport performance. PhD thesis. 2020.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Bordoli C, Varley I, Sharpe GR, Johnson MA, Hennis PJ. Effects of oral lactate supplementation on acid-base balance and prolonged high-intensity interval cycling performance. Journal of Functional Morphology and Kinesiology. 2024;9:139.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

Ewell TR, Bomar MC, Brown DM, Brown RL, Kwarteng BS, Thomson DP, Bell C. The influence of acute oral lactate supplementation on responses to cycle ergometer exercise: a randomized, crossover pilot clinical trial. Nutrients. 2024;16:2624.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

McCarthy SF, Bornath DPD, Tucker JAL, Hazell TJ. Oral sodium lactate ingestion does not increase blood lactate concentrations and is accompanied by moderate-to-severe gastrointestinal side effects. Journal of Applied Physiology. 2024;137:1279-1284.[ppl-ai-file-upload.s3.amazonaws]

L’actualité du Tour de France 2026 autour des produits au lactate associés à UAE Team Emirates-XRG et Tadej Pogačar a été relayée par plusieurs médias et par le fabricant, tout en laissant subsister des doutes importants sur le bénéfice réel en performance.[sante.lefigaro]

3 réponses à « Le lactate ? Préférez le produire et le consommer sans dépenser votre argent en boisson de « champion » ! »

  1. Avatar de PITHOUD JP
    PITHOUD JP

    La recherche de la performance à tout prix conduit certains sportifs pros et amateurs à des excès allant jusqu’au dopage en étant pour cela conseillés par des médecins!!!pour les pros , sans en mesurer les conséquences réelles à moyen et long terme . Alors consommer des lactates de sodium qui n’est pas encore du dopage aujourd’hui pour peut être profiter d’un effet placebo ? ne pourrait il pas être un moindre mal ?Et oui il est cent fois plus intelligents de comprendre le fonctionnement de notre organisme et de profiter de ces lactates en les produisant en connaissance de cause . Merci pour cet article stimulant mais qui fait peur tant cette recherche de la performance associée au spectacle qui s’éloigne du sport et de ses valeurs laisse la place au seul business (ASO) .Que nous sommes loins aujourd’hui des idées de Léo Lagrange .’’ Si nous avons à faire un effort commun dans le domaine sportif, comme dans bien d’autres, c’est un effort de moralité.’’

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      merci pour ce retour aux sources !

  2. Avatar de Michel Chiaffi
    Michel Chiaffi

    Toujours ce fantasme humain de la potion magique.

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