Les Hot Séances : courir avec la chaleur, pas contre elle

VMA chaleur, RABIT adapté, coût cardiaque — et le point de croisement entropique à ne pas franchir

Le blog du Prof — Véronique Billat

Quand il fait chaud, le coureur croit souvent qu’il est moins bon. Faux. Il est seulement plus intelligent que son ego. Le corps, le cerveau et les coronaires protègent la machine. La chaleur n’est pas qu’une affaire de transpiration : elle modifie la vitesse possible, la perception de l’effort, la fréquence cardiaque, la ventilation, la lucidité et la sécurité cardiovasculaire.

La règle tient en une phrase : on ne s’entraîne pas contre la chaleur, on s’entraîne avec elle. On garde la qualité, on raccourcit les séances, on surveille le coût cardiaque, et on accepte que la VMA du jour soit une VMA chaleur.

1. La VMA chaleur : la vitesse raisonnable du jour

Formule pratique : VMA chaleur = VMA normale × coefficient chaleur. Le coefficient se déduit d’un tableau de perte de vitesse selon la température et l’humidité relative. Exemple : VMA normale 16 km/h, coefficient 0,884 → VMA chaleur = 14,1 km/h. Ce chiffre n’est pas une punition. C’est la vitesse raisonnable du jour.

VMA normale20°C RH5028°C RH7030°C RH70
10 km/h9.79.29.1
12 km/h11.611.010.9
14 km/h13.612.812.7
16 km/h15.514.714.5
18 km/h17.416.516.3
20 km/h19.418.318.2

Ce recalage ne vaut que dans la plage où l’on peut encore courir. Au-delà (air chaud et humide), la VMA chaleur perd son sens : voir le tableau des zones de risque ci-dessous. Au-delà des 30°C RH70% d’humidité ne pas courir !! allez nager !

Le vrai rôle de l’humidité relative (RH) RH 70 % à 15 °C et RH 70 % à 35 °C ne représentent pas la même quantité d’eau réelle dans l’air. Plus l’air est chaud, plus il peut contenir de vapeur. À 35 °C, une RH de 70 % devient une couverture humide posée sur le corps. Le coureur ne se refroidit pas parce qu’il transpire : il se refroidit parce que la sueur s’évapore. Quand RH augmente, l’évaporation chute. La sueur coule mais refroidit mal, le cœur accélère, la peau se vasodilate, les muscles reçoivent moins de débit utile et le cerveau augmente la sensation d’effort. Température = charge thermique externe. RH = capacité (ou incapacité) à évacuer cette charge. La chaleur met le feu ; l’humidité empêche d’ouvrir les fenêtres.

2. RABIT chaleur : le cerveau baisse les vitesses avant que le corps ne casse

En condition normale, on pense parfois : facile = 60 % VMA. En chaleur, c’est trop haut. La chaleur touche le cerveau, la perception, la ventilation, le cœur et la thermorégulation. On descend donc la sensation « facile » à 50 % de VMA chaleur. Le cerveau nous préserve des imprudence en recalant vers le bas nos vitesses relatives (%VMA) pour une sensation donnée.

Sensation RABITVitesse cibleMessage physiologique
Facile50 % VMA chaleurLe cerveau garde de la marge thermique
Moyen70 % VMA chaleurZone de travail sans emballement
Dur90 % VMA chaleurBref, contrôlé, pas de dérive cardiaque

Exemple complet pour une VMA normale de 16 km/h

Attention : la « VMA chaleur » n’est qu’un plafond de vitesse. Elle ne dit pas si l’on doit courir. La chaleur ne se lit pas avec un coefficient linéaire : il existe une falaise. Le bon indicateur n’est pas la seule température, mais le thermomètre mouillé (Twb), qui intègre l’humidité. Au-delà d’un certain Twb, l’évaporation ne refroidit plus rien et il n’y a plus de séance possible — il y a un arrêt.

SituationMétéoT° mouilléZoneVMA chaleurConsigne du jour
Frais10°C RH505 °CVert16.0Entraînement normal
Modéré20°C RH5014 °CVert15.5Entraînement normal
Chaud28°C RH7024 °COrange14.7Séance courte, tôt le matin, à l’ombre
Chaud humide30°C RH7026 °CRouge14.5Footing facile à l’ombre ; pas de qualité dehors
Canicule humide34°C RH8031 °CSTOPPas de course dehors : tapis climatisé ou repos
Très chaud38°C RH8035 °CSTOPAucune sortie : repos, fraîcheur, hydratation
Extrême40°C RH9038 °CSTOPOn ne court pas. Danger vital.
La falaise du thermomètre mouillé Le corps se refroidit par évaporation de la sueur. Quand le thermomètre mouillé approche 35 °C, l’évaporation devient impossible : le corps ne peut plus évacuer sa chaleur, même au repos. C’est la limite de survie humaine. À 34 °C / RH 80, la température humide Twb atteint déjà 31 °C ; à 40 °C / RH 90, il monte à 38,5 °C — au-dessus de la limite de la température corporelle. Aucun coefficient ne rend ces conditions « courables ». La bonne décision n’est pas de ralentir : c’est de ne pas sortir. Règle simple : Twb ≥ 28 °C → pas de séance qualitative dehors. Twb ≥ 30–31 °C → pas de course dehors du tout : tapis climatisé ou repos.

3. Le garde-fou : le coût cardiaque

Le vrai juge n’est pas l’ego : c’est le coût cardiaque. Coût cardiaque = FC ÷ vitesse (en m/min), soit un nombre de battements par mètre. Exemple : à 8 km/h (133 m/min) et 130 bpm, coût = 130/133 = 0,98 battement/m. La limite chaleur est 0,98 × 1,20 = 1,18 battement/m. Si vous dépassez cette valeur en zone facile, ce n’est plus facile : c’est le cœur qui paie la facture thermique.

Règle chaude Le coût cardiaque ne doit pas dépasser de plus de 20 % votre coût habituel dans la même zone RABIT. Au-delà, on ralentit ou on arrête.

4. Les Hot séances à garder : courtes, qualitatives, contrôlées

En semaine chaude, on supprime le cardio long. On garde la qualité : intervalles très courts, puissance RABIT labellisée Force, résistance courte en 30-30 pyramidal. Pas de corps de séance au-delà de 20 minutes. Avant : mobilisation articulaire et musculaire, puis 10 minutes de tout petit trot — le corps entre dans la chaleur progressivement.

La pyramide 30-30 n’est pas une punition, c’est une séance d’intelligence motrice. Le point clé n’est pas de monter — tout le monde sait monter. Le point clé est de redescendre proprement, sans que la fréquence cardiaque continue de grimper comme une casserole oubliée sur le feu.

JourSéanceContenuObjectif
LundiRABIT chaleur court10 min trot + (5 min facile +3 min moyen + 1 min dur )Recalibrer les sensations
MardiRécupérationMobilité, respiration, marche à l’ombreBaisser la contrainte thermique
MercrediPuissance RABIT Force10 min trot + 2 × 5 répétitions de 30s/30s, récup 3 min entre sériesGarder la puissance sans dérive cardio
JeudiRepos ou trot facile15 à 20 min maximum à 50 % VMA chaleurEntretenir sans chauffer
VendrediRésistance pyramidale5 × 30s/30s : facile → moyen → dur → moyen → facileContrôler la montée et la descente
SamediTechnique neuromusculaire6 à 8 accélérations de 8 à 10 s, récup complèteGarder les jambes rapides
DimancheReposHydratation, sommeil, ombreRecharger le système nerveux

5. Après la séance : ne vous jetez pas sous la douche froide

Pendant l’effort chaud, les vaisseaux de la peau se dilatent pour évacuer la chaleur. Un froid brutal provoque une vasoconstriction : les vaisseaux se resserrent, la pression peut monter, le cœur travaille plus fort. La bonne solution n’est pas de refuser le frais — c’est de le rendre progressif. On ne choque pas les coronaires, on les respecte.

Après l’effortÀ faire
0 à 5 minMarcher lentement à l’ombre
5 à 10 minBoire par petites gorgées
10 à 15 minDouche tiède puis fraîche progressive
EnsuiteRefroidissement plus franc une fois la FC redescendue

6. Où courir quand il fait chaud ?

Évitez routes, parkings, zones industrielles, grands axes et asphalte brûlant. La chaleur aggrave la pollution : l’ozone troposphérique devient plus préoccupant les jours chauds et ensoleillés, et les vagues de chaleur à air stagnant aggravent ozone et particules.

Une précision utile : les plantes produisent surtout de l’oxygène le jour, par photosynthèse ; la nuit, elles respirent. Si l’air semble plus lourd tôt le matin ou tard le soir, ce n’est pas parce que les plantes produiraient plus d’O₂ la nuit — c’est souvent que l’air se mélange moins, que certains polluants restent près du sol, ou que le trafic reprend.

Le meilleur choix : tôt le matin, à l’ombre, loin des axes. Le soir convient si le sol a refroidi, que l’air circule et que la qualité de l’air est correcte. En cas de canicule ou d’alerte pollution : pas de séance qualitative dehors.

7. Boire : le thé à la menthe plutôt que la glace

Sucer de la glace donne une sensation de froid mais ne règle pas tout : on peut continuer de chauffer à l’intérieur en se croyant rafraîchi. Le thé à la menthe a trois atouts : on boit par petites gorgées, la menthe donne un signal frais en bouche. En air sec, une boisson chaude peut même favoriser la sudation — donc le refroidissement — si la sueur peut s’évaporer. En air très humide, préférez une boisson fraîche, non glacée.

BoissonVersion sport chaleur
Thé vert à la mentheThé léger + beaucoup de menthe + un peu de sucre complet si besoin ; chaud, tiède ou frais non glacé
Bissap légerHibiscus + menthe + gingembre doux + citron + pincée de sel si forte transpiration
Jus de gingembre diluéGingembre infusé + citron + eau, peu sucré ; à diluer si estomac sensible
Bouillon menthe-citronEau tiède + menthe + citron + pincée de sel ; très utile après une courte séance

8. Plats inspirés des pays chauds

PlatVersion sport chaleur
Poisson yassa légerPoisson, citron, oignons, moutarde douce, cuisson grillée ou vapeur, peu de matière grasse
Volaille yassaPoulet ou dinde, citron, oignons fondus, riz ou fonio en petite portion ; salé, humide, digeste
Fonio tiède menthe-citronFonio, menthe, citron, un peu de sel ; accompagnement léger après séance courte
Soupe claire épicée douceBouillon, gingembre doux, citron, herbes ; éviter les piments forts si estomac fragile
Baobab très légerPoudre de baobab diluée, peu sucrée ; à alléger car souvent très sucré en version traditionnelle

9. Les bonnes pratiques de la Hot semaine

SituationBonne décision
Température > 28 °CRecalculez la VMA chaleur
RH élevéeBaissez encore l’ambition : la sueur s’évapore moins
Thermomètre mouillé ≥ 30 °COn ne court pas dehors : tapis climatisé ou repos
Coût cardiaque > +20 %Ralentir ou arrêter
Frissons, nausée, confusion, mal de têteStop immédiat, ombre, refroidissement progressif, aide si besoin
Air polluéPas de séance qualitative dehors
Sol brûlantÉviter bitume et plein soleil
Envie de tenir quand mêmeMauvais signe : la chaleur se gagne par renoncement intelligent
Après la séancePas de douche glacée brutale : retour au calme d’abord

Conclusion

Les Hot séances ne sont pas des séances molles. Ce sont des séances lucides.

On garde : la force, la puissance, la technique, les intervalles très courts, le RABIT adapté. On supprime : le cardio long, l’orgueil, la douche froide immédiate, le bitume brûlant, les axes pollués.

La chaleur n’est pas un ennemi. C’est un professeur sévère. Elle nous rappelle que la performance n’est pas seulement d’aller vite : c’est de savoir rester à gauche du croisement — là où le cerveau, le cœur et les coronaires gouvernent encore la vie avant le chrono.

Références utiles

  • OMS — Heatwaves: how to stay cool
  • NOAA / National Weather Service — Heat index et évaporation de la sueur
  • CDC / NIOSH — Heat stress and workers
  • EPA — Ground-level ozone basics ; Exercise outside in air pollution
  • American Heart Association — Cold water plunge risks
  • Bain et al., 2012 — Body heat storage is lower with hot fluid ingestion when evaporation is possible

Une réponse à « Les Hot Séances : courir avec la chaleur, pas contre elle »

  1. Avatar de Muriel Berg
    Muriel Berg

    Professeur,
    Je vis au Sahel depuis 30 ans – ce qui m’a laissé le temps de m’acclimater,
    il est vrai. J’ai 66 ans, je cours le 10 km entre 50 et 55 minutes et je m’entraîne entre 3 et 5 fois par semaine.
    Au regard de votre article, les conditions ici sont plutôt sévères : en moyenne,
    je m’entraîne à une température de 34 degrés pour une humidité oscillant
    entre 15 % [saison chaude, > 40 degrés / 10-15 %] et 80 % [saison humide,
    34 degrés / 50-80 %]. Les compétitions ont lieu le matin dans une plage de température allant de 22 à 30 degrés, selon la saison et l’heure de départ.
    Bien sûr, je ne m’entraîne pas en plein soleil, sauf sur de très courtes distances, mais dans un parc raisonnablement ombragé, avec en général une petite brise, soit d’ouest, un peu humide, soit d’est, sèche et cassante. Je bois systématiquement une ou deux gorgées d’eau toutes les cinq minutes. En revanche, les compétitions ont toutes lieu à ciel ouvert, et parfois, notamment lorsque le départ a pris du retard, ça cogne un peu sur la fin.
    Si j’en juge par les recommandations de votre article – générales, j’entends bien –, je ne devrais jamais courir l’après-midi, et même le soir en saison chaude – 4 mois de l’année. Aujourd’hui, entre 34 et 37 degrés, je peux dire que je cours dans un état normal ; entre 38 et 40 degrés, je suis moins à l’aise ; au-delà, c’est clair que la machine souffre. Le vrai souci que pose la chaleur, c’est la récupération par le sommeil, lequel est en général de mauvaise qualité, trop court – 6 à 8 h – et souvent interrompu.
    Lorsque je cours en Europe – rarement –, mes performances sont quasi identiques ; la différence vient d’un sentiment d’incertitude en course, puisque je ne retrouve pas vraiment mes sensations et que je me demande sans cesse si mon allure est trop lente ou trop rapide.

    En général, je finis mes courses avec assez d’aisance respiratoire et une foulée encore fluide. À peine quelques minutes pour récupérer un rythme cardiaque apaisé. J’ai plutôt le sentiment de ne pas avoir tout donné, notamment dans les deux derniers kilomètres, ou encore dans un éventuel sprint. Sans doute un blocage cérébral – crainte de la blessure ou de l’effondrement énergétique.
    Eu égard à mes moyens, je ne suis absolument pas appareillé, mon seul contrôleur étant une montre avec un chronomètre rudimentaire et quelques repères de distance sur le parcours d’entraînement. Pour improviser mes plans d’entraînement, je m’appuie sur une VMA extrapolée de mes résultats en course. Il y a 3 ans, je suivais la progression proposé par le site La Clinique du coureur [1], plutôt intuitive et basée sur des zones d’intensité. Puis, je suis passé à une méthode un peu plus dure, basée sur la VMA, mais j’ai peu à peu ressenti comme une gêne, un blocage, et une perte de plaisir à courir, sans réelle amélioration des performances – en tenant bien sûr compte de l’avancée irréductible de l’âge.
    Pour le dernier 10 km, je suis parti sur un plan d’entraînement plus simple, plus souple et plus ouvert sur mes sensations au cours des séances. Je ne cherchais pas une performance, mais la validation de certaines modifications techniques (foulée, pose du pied, posture, aisance respiratoire) ; à l’arrivée, j’avais l’impression de n’avoir pas fourni un gros effort et d’avoir développé une course plus aérienne. J’ai alterné les périodes de course à régime stable et les périodes à régime plus rapide pour aller chercher des coureurs qui me précédaient, sans toutefois compromettre ma base technique.

    J’ai découvert vos travaux au hasard d’une navigation. En écoutant deux de vos interventions, j’ai vite compris d’où venaient cette gêne et ce blocage. L’apport de la variation de vitesse, que j’ai introduite de manière un peu intuitive dans mon dernier plan d’entraînement, renoue avec une certaine idée de liberté du corps qui ouvre à la fois sur le plaisir et la performance. Le prochain 10 km a lieu en janvier 2027 – sauf si, entre temps, je fais un saut en Europe –, j’ai donc le temps de bâtir un plan d’entraînement intégrant les principes que vous développez dans vos différentes interventions en ligne – que je vais toutes écouter stylo en main. Je vais bien sûr consulter le site, mais je pense que mes moyens ne me permettront pas de bénéficier de leurs services. Je vais aussi faire venir ici vos ouvrages, ce qui prendra un certain temps.

    Jusqu’alors, je n’ai jamais franchi le pas du marathon, par crainte de la barrière des 25 km et à raison de la nécessité de s’alimenter en course. Le dernier couru ici, en juin dernier, avec moins de cinquante participants, a vu un jeune Ghanéen boucler les 42 km en 2 h 21, avec un entraînement plus intuitif que scientifique. Vos propos rassurants m’incitent à m’inscrire pour le prochain qui aura lieu en juin 2027. Dans cette hypothèse, la question de la chaleur se posera sous un tout autre angle pour moi : avec un départ à 6 h (25-28 degrés] et un temps de course de 4 h, l’arrivée se fera à 30 degrés, au mieux sous un ciel voilé – début de la saison des pluies –, au pire avec un soleil déjà assez arrogant dans le ciel…

    Très cordialement,
    votre désormais lecteur,

    Muriel Berg
    muriel@berg.africa
    +226 74 57 38 37 [uniquement via Signal]

    P.S. Je ne suis vraiment pas doué avec les paiements en ligne, mais si vous pouvez me faire tenir le RIB de votre association, je pourrai ordonner un virement d’un « petit billet de 20 » dans les prochaines semaines.

    [1] La Clinique Du Coureur – Ressources éducatives et scientifiques en course à pied.
    [2] Ces derniers temps, outre vous-même, j’ai croisé en ligne deux autres personnes dont les travaux ont suscité mon intérêt, Anthony Berthou, nutritionniste, et Valentin Copin, kinésithérapeute spécialisé dans le soin des tissus conjonctifs ; sauf que l’abonnement à leurs services dépasse de très loin les capacités de ma nano-retraite.

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