Marche athlétique : quand marcher finit par coûter plus cher que courir

Et quand 40 millisecondes séparent encore la marche de la course

Pr Véronique Billat · Le Blog du Prof – ASEP

Illustration — Le juge, l’œil humain et les capteurs : toute l’ambiguïté moderne de la marche athlétique.

Dans le billet précédent, nous avons vu qu’il était parfaitement possible de solliciter son VO₂max en marchant, à condition de remplacer une partie de la vitesse par de la pente. La raison était simple : autour de 4,5–5 km/h, la marche est remarquablement économique, presque deux fois moins coûteuse par mètre que la course, mais dès que l’on cherche à accélérer franchement sur le plat, cette économie disparaît.

Il existe pourtant des femmes et des hommes qui ont choisi précisément cette deuxième voie : continuer à marcher de plus en plus vite sur le plat, alors même que notre mécanique naturelle nous inciterait depuis longtemps à courir.

Ce sont les marcheurs athlétiques.

Et leur discipline est fascinante, car elle finit par poser une question qui n’est plus seulement physiologique : à 15 ou 16 km/h, marche-t-on encore réellement, ou a-t-on simplement appris à courir sans que cela se voie ? La réponse est moins simple qu’il n’y paraît.

À 15 km/h, les meilleurs ne sont même pas encore au maximum

Commençons par abandonner une idée fausse : 15 km/h ne constitue absolument pas la limite de la marche athlétique.

Le record du monde masculin du 20 km, établi par Toshikazu Yamanishi en 2025 en 1 h 16 min 10 s, correspond à une moyenne de 15,75 km/h pendant vingt kilomètres. Et sur piste, Gabriel Bordier a parcouru 10 000 m en 37 min 23 s 99 en 2025, soit 16,04 km/h de moyenne.

Les femmes ne sont pas très loin derrière : le record mondial du 20 km de Yang Jiayu, 1 h 23 min 49 s, correspond à 14,32 km/h, tandis que la meilleure performance mondiale référencée sur 10 000 m est de 40 min 59 s 93, soit environ 14,64 km/h.

Et ces vitesses de compétition ne sont pas leur vitesse maximale aérobie. Chez des marcheurs olympiques australiens, la plus haute vVO₂max mesurée atteignait 17,5 km/h chez les hommes et 15,7 km/h chez les femmes, avec des VO₂max maximaux respectifs de 73,7 et 63,6 ml·kg⁻¹·min⁻¹.

Dans la littérature, les meilleurs marcheurs masculins atteignent couramment des VO₂max de l’ordre de 70–80 ml·kg⁻¹·min⁻¹, c’est-à-dire des valeurs comparables à celles de coureurs de fond de niveau similaire.

Il ne faut donc surtout pas considérer la marche athlétique comme une marche rapide destinée aux personnes qui ne peuvent pas courir. C’est un mode de locomotion extrêmement exigeant, capable de mobiliser une puissance aérobie très élevée.

Mais cette puissance a un prix.

Le paradoxe : la marche économique devient plus coûteuse que la course

À vitesse habituelle, la marche est une merveille d’économie. Autour de 5 km/h, son coût minimal est voisin de 1,6–2 J·kg⁻¹·m⁻¹, contre environ 3,4–4 J·kg⁻¹·m⁻¹ pour la course.

C’est notre mécanique de pendule inversé qui nous offre cette économie : pendant un pas, énergie potentielle et énergie cinétique s’échangent en partie, et nous récupérons ainsi une fraction importante de l’énergie mécanique.

Mais cette merveille fonctionne surtout dans une fenêtre relativement étroite. Lorsque la vitesse augmente, la fréquence des pas doit monter, les membres doivent être accélérés et freinés beaucoup plus rapidement, le double appui disparaît progressivement et le travail interne augmente. À partir d’environ 7–8 km/h, l’être humain ordinaire préfère donc courir.

Le marcheur athlétique, lui, décide de ne pas courir et développe une technique permettant de repousser très loin cette transition. Ce choix rend son déplacement extrêmement coûteux.

Chez 21 marcheurs de niveau mondial étudiés par Gómez-Ezeiza et collaborateurs, le coût à 14 km/h était de 241,3 ml O₂·kg⁻¹·km⁻¹. En prenant environ 4,9 kcal par litre d’oxygène, cela représente approximativement 1,18 kcal·kg⁻¹·km⁻¹.

Et dans notre étude récente, réalisée à haute intensité, l’écart devient encore plus spectaculaire : le coût énergétique atteignait environ 0,274 ml O₂·kg⁻¹·m⁻¹ chez les marcheurs contre 0,198 chez les coureurs, soit approximativement 1,34 contre 0,97 kcal·kg⁻¹·km⁻¹. Chez les marcheurs, le coût augmentait en outre de 16 % entre l’allure sous le seuil et vΔ50, alors qu’il ne variait pas significativement chez les coureurs.

On invente donc une technique extrêmement sophistiquée pour continuer à marcher à une vitesse où courir serait énergétiquement moins cher.

Mais pour le physiologiste, cette inefficacité devient une formidable machine à consommer de l’oxygène. Dans notre protocole, à vΔ50 — environ 94 % de vVO₂max — les marcheurs atteignaient VO₂max, mais six sur sept le faisaient sans composante lente détectable, alors que les coureurs présentaient la dérive progressive habituelle du VO₂. Ils atteignent donc VO₂max essentiellement parce que le coût initial de leur locomotion est déjà énorme.

Figure — Du pas économique à la marche athlétique : le coût de la marche rejoint puis dépasse celui de la course aux vitesses de compétition.

Et ce fameux « déhanchement » ?

C’est évidemment ce que voit d’abord le spectateur. La marche athlétique semble faire beaucoup bouger le bassin et, pour quelqu’un qui ne connaît pas sa mécanique, ce mouvement peut sembler presque caricatural. Mais ce « déhanchement » n’est pas un décor ajouté au geste : il constitue une partie de la solution au problème mécanique créé par le règlement.

Le marcheur doit avancer très vite, mais sans utiliser une véritable phase aérienne visible, et sa jambe qui avance doit rester tendue entre le premier contact et la verticale.

Or courir permet normalement d’allonger la foulée grâce au vol. Puisque cette solution est interdite, le marcheur doit chercher ailleurs les centimètres qui lui manquent.

Le bassin tourne donc davantage autour de l’axe vertical, et cette rotation contribue à augmenter la longueur du pas. Les mouvements pelviens servent également à contrôler le déplacement du centre de masse et à coordonner hanche, genou et cheville.

Mais là encore, il faut éviter l’image simpliste selon laquelle aller plus vite signifierait simplement « déhancher davantage ». Entre 12 et 15,5 km/h, les études montrent que les marcheurs modifient toute leur coordination : fréquence et longueur de pas augmentent, le temps de contact diminue, une petite phase aérienne apparaît et les amplitudes pelviennes peuvent même diminuer avec la vitesse.

Le bassin ne danse donc pas. Il résout un problème.

Le nombre de Froude : reprenons correctement l’exemple des 90 cm

Le nombre de Froude est :

Fr = v² / (gL)

où v est la vitesse, g l’accélération de la gravité et L la longueur fonctionnelle de la jambe utilisée dans le modèle du pendule.

Cette longueur L est approximée par la hauteur sol–grand trochanter, donc une hauteur de hanche, et non par une entrejambe de pantalon ni par une longueur sous-ischiatique.

Prenons donc correctement L = 0,90 m de hauteur trochantérienne. Cela correspond grossièrement à une personne d’environ 1,70 m, et non à quelqu’un de 1,85–1,90 m.

VitesseNombre de Froude avec L = 0,90 m
7,5 km/h0,49
13 km/h1,48
14 km/h1,71
15 km/h1,97
16 km/h2,24
17,5 km/h2,68

Ces valeurs sont extraordinaires. Chez l’humain ordinaire, la transition spontanée marche-course survient aux environs de Fr = 0,5, ce que nous retrouvons ici autour de 7,5 km/h.

Dans le modèle simple du pendule inversé, Fr = 1 constitue même une limite mécanique théorique au-delà de laquelle le corps devrait décoller. Or un marcheur athlétique à 15 km/h est presque à Fr = 2, et à 17,5 km/h il approche 2,7.

Doit-on alors conclure que la marche athlétique est impossible ? Évidemment non. Il faut plutôt conclure que ce n’est plus la marche pendulaire ordinaire.

Pavei, Cazzola, La Torre et Minetti l’ont montré : la prédiction de la vitesse maximale par similitude dynamique et nombre de Froude n’est pas directement applicable à la marche athlétique, car la trajectoire tridimensionnelle du centre de masse ne suit plus l’arc de cercle du pendule classique.

Le Froude mesure donc à quel point le marcheur athlétique a quitté la marche ordinaire, mais il ne suffit pas à prouver qu’il court.

Et là, les caméras découvrent quelque chose que l’œil ne voit pas

La règle est subtile. World Athletics définit la marche athlétique comme une progression de pas ne présentant aucune perte de contact visible à l’œil humain, et la jambe qui avance doit être tendue du premier contact jusqu’à la verticale.

Le mot important est donc : visible. Pas « mesurable ». Pas « détectable par une caméra à 1000 images par seconde ». Visible par un être humain placé au bord de la route.

Et c’est là que quelques millisecondes deviennent décisives.

Hanley et ses collaborateurs ont comparé caméras rapides, plateformes de force et jugements humains. Lorsque le vol durait moins de 33 ms, moins de 12,5 % des juges le détectaient. Même avec 40–45 ms de vol, la majorité des juges ne le voyait généralement pas, alors qu’à partir d’environ 60 ms presque tous le percevaient.

La revue biomécanique de Pavei va donc assez loin : les marcheurs respectent globalement bien la règle de la jambe tendue, mais aux vitesses de compétition une courte phase de vol physique est fréquente.

Cela signifie-t-il qu’ils trichent ? Non, puisque le règlement actuel ne dit pas « aucune phase aérienne mesurable ». Il dit : aucune perte de contact visible à l’œil humain.

Le capteur peut dire : « 32 millisecondes de vol ». Le règlement répond : « le juge n’a rien vu ». Et les deux ont raison.

Le problème est donc devenu technologique

Nous savons aujourd’hui parfaitement détecter ces très petites phases aériennes.

Dès 2013, un capteur inertiel placé au niveau du sacrum permettait de détecter la plupart des pas illégaux identifiés par caméra rapide ; les quelques erreurs restantes concernaient des vols minuscules de seulement 8 ms.

Depuis, les systèmes se sont perfectionnés. Le système WARNING, publié en 2023, utilise deux capteurs inertiels sur les jambes et un algorithme de machine learning pour identifier à la fois la perte de contact et le genou fléchi. Le meilleur classificateur dépassait 90 % de précision, avec une vitesse de traitement compatible avec une détection en temps réel.

World Athletics avait d’ailleurs déjà annoncé dès 2019 vouloir développer un Race Walking Electronic Control System reposant notamment sur une technologie de semelle électronique.

Pourtant, en 2026, le règlement reste fondé sur le jugement visuel humain.

Pourquoi ne pas simplement confier la décision au capteur ? Parce qu’il faudrait alors répondre à une question que le règlement actuel évite soigneusement : combien de millisecondes de vol sommes-nous prêts à autoriser ? Zéro ? 10 ms ? 30 ms ? 40 ms ?

Si l’on fixe la limite à zéro, une grande partie de la marche athlétique de très haut niveau devient immédiatement illégale.

Le problème n’est donc plus de savoir si nous pouvons mesurer la perte de contact. Nous pouvons. Le vrai problème est de définir ce que nous voulons appeler marcher.

Une discipline menacée de disparition olympique ?

La marche vit avec cette inquiétude depuis longtemps, mais il faut être précis.

Elle a déjà disparu du programme olympique en 1928, avant d’y revenir en 1932, et sa réglementation comme ses formats ont été régulièrement remis en question.

Depuis, la marche n’a pas disparu ; elle s’est plutôt transformée. Après le remplacement du 50 km, World Athletics a encore décidé de modifier les distances officielles seniors : à partir de 2026, le 20 km devient le semi-marathon marche de 21,0975 km, et le 35 km évolue vers la distance marathon de 42,195 km dans les World Athletics Series.

Et surtout, à l’heure où j’écris ces lignes, la marche est bien programmée aux Jeux de Los Angeles 2028.

Je n’écrirais donc pas que la marche athlétique est actuellement condamnée à disparaître des Jeux. Ce serait faux.

Mais elle reste obligée de résoudre une contradiction assez inconfortable : un sport chronométré au millième et analysable désormais avec des capteurs à haute fréquence continue encore à définir l’une de ses fautes essentielles par ce qu’un humain arrive ou non à voir.

C’est probablement là que se joue une partie de son avenir.

Et sur le plan médical : la marche athlétique abîme-t-elle le corps ?

Le fameux déhanchement conduit parfois à imaginer toute une collection de pathologies particulières de hanche, du bassin ou du dos. Les données sont beaucoup moins caricaturales.

Je n’ai pas trouvé de preuve permettant de parler d’une pathologie spécifique de la marche athlétique provoquée par le mouvement du bassin lui-même.

En revanche, il existe clairement un profil de blessures de surutilisation, ce qui n’est guère surprenant compte tenu des volumes d’entraînement.

Dans l’enquête de Brian Hanley auprès de 112 marcheurs internationaux de 28 pays, les hommes réalisaient en moyenne environ 125 km de marche par semaine, contre 84 km chez les femmes. Durant les douze mois précédents, 59 % des hommes et 66 % des femmes rapportaient au moins une blessure. Les zones les plus souvent concernées étaient les ischio-jambiers, le genou, le pied et le tibia.

Ce profil est cohérent avec la mécanique : le geste est très répétitif, le genou est soumis à une contrainte technique particulière, et les ischio-jambiers doivent contrôler rapidement le membre inférieur dans un cycle qui se répète des dizaines de milliers de fois.

Mais il existe une nuance importante : dans les données issues de quatorze grands championnats internationaux, les marcheuses faisaient partie des groupes présentant le moins de blessures aiguës en compétition.

Autrement dit, la question semble moins être celle d’un mouvement intrinsèquement pathologique que celle du volume et de la répétition.

En revanche, il existe un danger beaucoup plus documenté, et parfois plus grave : la chaleur.

Lors de championnats internationaux d’athlétisme, les marcheurs présentaient un risque de maladie liée à la chaleur environ 45 fois supérieur à celui des athlètes engagés dans les disciplines courtes, un risque pratiquement comparable à celui des marathoniens.

Ce n’est pas un détail, car la marche combine une durée importante, un coût énergétique élevé, une compétition sur route et souvent des conditions thermiques difficiles.

Finalement, marchent-ils ou courent-ils ?

J’aime cette question parce qu’elle oblige à distinguer trois réponses.

Le physiologiste constate qu’à 14–16 km/h, la marche athlétique coûte autant ou davantage que la course, et qu’elle permet d’atteindre VO₂max avec une rapidité étonnante.

Le biomécanicien constate que le nombre de Froude est très au-delà du domaine de la marche pendulaire traditionnelle, mais il sait également que la mécanique particulière du bassin, de la hanche, du genou et de la cheville invalide l’application naïve du modèle du pendule.

Et le capteur constate qu’il existe parfois 20, 30 ou 40 millisecondes pendant lesquelles aucun pied ne touche le sol.

Puis arrive le juge. Il regarde. Il n’a rien vu. Et selon le règlement, le marcheur marche encore.

Voilà probablement ce qui rend cette discipline aussi étrange et aussi intéressante.

Dans notre premier article, nous avions utilisé la pente pour faire passer une marche économique vers VO₂max. La marche athlétique suit l’autre chemin : elle conserve le plat, mais pousse la vitesse jusqu’à rendre la marche extraordinairement coûteuse.

Deux stratégies presque opposées pour arriver finalement au même endroit : faire monter VO₂.

Mais la marche athlétique ajoute une question que la pente ne posait pas. À force d’aller vite, peut-on encore définir la marche par sa mécanique réelle, ou faut-il désormais la définir par ce que l’œil humain est capable de percevoir ?

Les capteurs ont déjà leur réponse.
Je ne suis pas certaine que le règlement soit encore prêt à l’entendre.

Références citées

Billat V. et al. (2026). Race Walking at vΔ50: High Energetic Cost, Rapid VO₂max Attainment and Limited Slow Component. Journal of Functional Morphology and Kinesiology. https://publications.billatraining.com/publications/2026/vD50_Race_Walking_High_Energetic_Cost_Rapid_VO2max.pdf

Gómez-Ezeiza J. et al. (2018). Race walking gait and its influence on race walking economy in world-class race walkers. Journal of Sports Sciences.

Hanley B., Bissas A., Drake A. (2015). Technical characteristics of elite junior men and women race walkers. Journal of Sports Medicine and Physical Fitness.

Hanley B., Tucker C., Bissas A. (2021). Assessment of race walking judging and flight-time detection. Journal of Sports Sciences.

Pavei G., Cazzola D., La Torre A., Minetti A.E. (2014). The biomechanics of race walking: literature overview and new insights. European Journal of Sport Science.

Pavei G. et al. (2019). Race walking ground reaction forces at increasing speeds: a comparison with walking and running. Symmetry.

World Athletics. Competition and Technical Rules; race walking regulations and LA28 programme updates.

Study on Olympic race walkers (2022). Physiological characteristics and vVO₂max in elite male and female race walkers.

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