On veut de la performance et du panache sans trop de puissance !

Un nouveau délit apparaît

Un nouveau délit apparaît : celui de la sale performance et des progrès impossibles ! À tolérer, bien sûr, tant qu’ils restent racontables. Si on vous réveille en pleine nuit avant même les 6 h du matin réservées aux mafieux, c’est que vous êtes un champion, un sportif trop fort pour être vrai. Nous ne sommes pas à une contradiction près : on veut de la sueur et des jeux, du spectacle, des attaques, des défaillances, des chutes — merci le manque de sommeil — mais sans entraînement pointu et sans progrès.[5][6][7]

On veut des exploits, mais pas trop de watts. On veut du panache, mais pas trop de puissance. On veut l’émotion, mais sans la mécanique qui la produit. Or la montagne, elle, ne juge pas les récits : elle juge les W/kg, le coût énergétique de l’ascension, l’économie du geste et la capacité à soutenir un très haut pourcentage du VO₂max.[2][3][4]

La contradiction sportive

Nous sommes entrés dans une époque où l’on réclame du sport spectaculaire, de l’attaque, du feu, du mouvement, de l’imprévisible, tout en exigeant que la performance reste docile, presque décorative. Le problème, c’est que la performance n’est jamais docile. Elle se construit, s’affine, se stabilise, se transforme.[3][8]

Et pourtant, dès qu’un champion progresse, la machine à soupçon s’emballe : trop fort, donc suspect ; trop constant, donc suspect ; trop jeune, donc suspect ; trop vieux, donc suspect. On finit par fabriquer un sport où le soupçon devient plus important que la performance elle-même.[9][1]

L’analogie qui dérange

Si l’on compare les ascensions des vainqueurs passés à celles de Pogačar, on s’aperçoit qu’elles sont similaires dans leur logique physiologique : même type de pente, même durée d’effort violent, même nécessité de puissance soutenable, même rapport entre corps, vélo et montagne.[4][2]

Et oui, c’est bien là que l’analogie devient inconfortable : si l’on considère que les champions passés étaient dopés, alors l’argument le plus simple dit ceci : à progression égale et performance égale en W/kg, ils relèvent du même niveau d’exception que Pogačar. Ce n’est pas une condamnation, c’est un constat de cohérence interne. Le problème est que le passé est devenu une bibliothèque morale, alors qu’il faudrait le regarder comme une base physiologique à comparer avec précision.[2][4]

Le poids du passé est trop important dans tous ces forecasting. On surinterprète les plafonds, on sous-estime la progression des méthodes d’entraînement, on surestime la stabilité historique des records.[3][4][2]

Tableau Alpe d’Huez

Performances et W/kg

CoureurAnnée pic AlpeTempsPoidsW étalonW/kg corps seulVO₂max estiméProgression VO₂max
Marco Pantani199536’50~58–60 kg468 W~7,6–7,992–96+9 à +14%
Marco Pantani199736’55~58–60 kg466 W~7,5–7,891–95+8 à +13%
Jan Ullrich199737’41~78–80 kg456 W~5,7–5,980–84+8 à +9%
Lance Armstrong200138’00~73–75 kg450 W~6,0–6,282–86+10 à +13%
Lance Armstrong2004 (CLM)37’36~73–75 kg456 W~6,1–6,383–87+11 à +15%
Miguel Indurain199538’10~70–72 kg448 W~6,2–6,484–88+5 à +6%
Bjarne Riis199538’12~70–72 kg448 W~6,2–6,484–88+7 à +9%
Iban Mayo200339’06~60–62 kg435 W~6,8–7,086–90+7 à +9%
Geraint Thomas201841’16~70–72 kg401 W~5,6–5,876–80+8 à +9%
Tadej Pogačar202239’10~66 kg425 W~6,484–88+7 à +8%
Tadej Pogačar202635’27~66 kg~470–475 W~7,1–7,292–98+15 à +20%

Ces chiffres montrent surtout une chose : l’exception n’est pas nouvelle, elle change de visage. Pantani, Ullrich, Armstrong, Mayo, Indurain, Riis, Thomas, Pogačar : la montagne sélectionne toujours des puissances relatives extrêmes.[2][4]

Hypothèses du tableau

Le tableau repose sur une logique simple : la puissance de montée est estimée à partir du temps, du dénivelé et du poids, puis ramenée au corps seul pour comparer les profils. Le “W étalon” correspond à une référence normalisée de 70 kg + 8,5 kg de matériel, afin de rendre les comparaisons plus robustes entre coureurs plus ou moins lourds.[4]

Les fourchettes de VO₂max reflètent l’incertitude sur :

  • le poids exact,
  • l’efficacité mécanique,
  • les conditions de course,
  • et le modèle de conversion puissance–consommation d’oxygène.[3][2][4]

Encadré : ce que montre l’Alpe

L’Alpe d’Huez ne “prouve” pas le dopage ; elle montre que les très grands grimpeurs opèrent dans une zone physiologique très resserrée, et que de petites différences de W/kg font de grands écarts de temps. C’est précisément pour cela qu’il faut comparer les performances avec rigueur, pas avec des impressions morales.[2][4]

Nuit troublée, sport troublé

Si l’on vous réveille avant l’aube, c’est que vous êtes en train d’entrer dans la zone où le sport cesse d’être seulement du sport et devient un objet de contrôle social. La nuit troublée du cyclisme n’est pas seulement celle des contrôles, c’est aussi celle des récits qui se contredisent : on célèbre les exploits tout en redoutant leur réalité.[7][5][9]

C’est là qu’apparaît la nouvelle religion du fichier de puissance. L’ITA développe un “power data passport” basé sur les fichiers de puissance des coureurs pour construire des profils de performance à long terme, sur le modèle conceptuel du passeport biologique. Mais il faut le dire clairement : ce n’est pas un outil de sanction directe ; il est pensé pour orienter les contrôles, le back-testing et les enquêtes ciblées.[1][9]

Power meter et biais

Le ridicule ne tue pas : on prend cette nouvelle application de suivi de la puissance pour le complément miraculeux qui fera oublier le fiasco du passeport biologique, devenu le nouveau bracelet électronique du sportif. Il faut dire que cela fait genre bracelet électronique, et que cela peut aussi donner un statut social.[1]

Sérieusement, cette application mise en avant n’en est même pas à l’état embryonnaire, et même à coup de dollars ses hypothèses restent biaisées. Un fichier de puissance ne dit jamais tout : il dépend du rôle en course, du pacing, de l’altitude, de la chaleur, du matériel, du draft et de la calibration. En clair, un bond de puissance n’est pas un crime en soi ; il devient seulement un signal à interpréter dans un ensemble de preuves.[9][1]

Encadré : hypothèses d’acceptabilité

Si l’on voulait définir des progrès “acceptables” dans une logique power meter, il faudrait au moins :

  • une cohérence sur plusieurs saisons,
  • une compatibilité avec l’évolution du poids et du profil,
  • une explication par l’entraînement et le contexte,
  • et une validation par d’autres indicateurs physiologiques.[1][3]

Autrement dit : le progrès n’est pas suspect, l’incohérence l’est.[1]

Marchand contre le fatalisme

Oui, je vous signale que même au sein d’une seule séance d’entraînement on peut dépasser son VO₂max dans un protocole bien pensé. Nous l’avons démontré. Et Robert Marchand va encore plus loin : entre 101 et 103 ans, son VO₂max passe de 31 à 35 ml/kg/min (+13%), sa PMA de 90 à 125 W (+39%), sa puissance à VO₂max de 80 à 100 W (+25%), sa cadence maximale de 69 à 90 rpm (+30%), et son record de l’heure de 24,25 à 26,927 km (+11%).[8][3]

Encadré Robert Marchand

VariableAvantAprèsGain
VO₂max31 ml/kg/min35 ml/kg/min+13%
PMA90 W125 W+39%
Puissance à VO₂max80 W100 W+25%
Cadence max69 rpm90 rpm+30%
Record de l’heure24,25 km26,927 km+11%

Le centenaire cycliste rappelle une vérité gênante pour les discours figés : on peut encore progresser très tard quand le protocole est intelligent, la cadence bien choisie et le stimulus correctement dosé. Dans un monde qui croit parfois que le progrès est impossible parce qu’il dérange, Marchand est un antidote vivant au fatalisme.[3]

Progrès impossible ?

C’est comme l’histoire du plafonnement des records supposés : le poids du passé est trop important dans tous ces forecasting. Le problème, ce n’est pas que les records n’avancent plus ; c’est qu’on s’habitue à une lecture trop linéaire de l’histoire du sport.[4][2]

Oui, mais le progrès est aussi dans les méthodes d’entraînement. Et d’ailleurs, même notre centenaire cycliste avait davantage progressé que Pogačar sur sa fenêtre de deux ans, ce qui montre qu’un gain important n’est pas réservé à une seule tranche d’âge, ni à une seule époque, ni à un seul type de champion.[8][3]

Enhance et defense games

Alors nous allons répéter qu’il est temps de libérer le progrès et de repenser le sens de la performance-spectacle. Les enhance games ont fait pschitt, et les defense games le feront tout autant. On ne sauvera pas le sport avec des slogans de purification, ni avec des gadgets censés remplacer le jugement physiologique.[9][1]

Ce qu’il faut, c’est accepter que l’exploit soit réel, mesurable, discutable, et parfois très difficile à raconter sans simplification. Le reste n’est que moraline de circonstance.[2][4][3]

Conclusion ASEP

Le sport a besoin de panache, de souffle, de sueur, d’attaque, de défaillance, de marge, de progrès. Il a besoin d’entraîneurs capables de construire des adaptations, d’analystes capables de lire les watts sans faire de la morale, et de lecteurs capables d’accepter que la performance soit un fait avant d’être un soupçon.[5][8][1][3]

  1. alpe.docx        
  2. Coureur-AnnepicAlpe-Temps-VOmaxestimmlkgmin-Annere.csv         
  3. billat_Case_Studies_in_Physiology_Maximal_oxygen_consumption_and_performance.pdf          
  4. Coureur-AnnepicAlpe-Temps-Poidskg-Wtalon7085kg-Wkg.csv          
  5. https://www.cyclingnews.com/pro-cycling/teams-riders/tadej-pogacar-beats-nearly-30-year-old-alpe-dhuez-climbing-record-set-by-marco-pantani/  
  6. https://todaycycling.com/tour-de-france-2026-tadej-pogacar-dompte-l-alpe-d-huez-5e-victoire-record-de-pantani-pulverise/
  7. https://www.bikeradar.com/news/tadej-pogac-ar-storms-up-alpe-d-huez-to-set-new-record-and-win-the-stage 
  8. petot_a_new_incremental_test_for_VO2max_by_increasing_VO2max_plateau_duration.pdf   
  9. https://www.reuters.com/sports/international-testing-agency-explores-power-data-passport-sharpen-anti-doping-2026-05-18/    

4 réponses à « On veut de la performance et du panache sans trop de puissance ! »

  1. Avatar de Eric Gauthier
    Eric Gauthier

    Excellente analyse.

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      à propos des watts ils peuvent aussi bloquer le la cycliste en témoigne la déclaration de Juliette Labous : « Je me suis mis une limite mentale. Ça paraît un peu bête mais on est quand même formaté avec les watts »

      Juliette Labous
      Comment l’expliquez-vous ?
      J’ai trop regardé mes watts dans la montée. Ça a été ma plus grosse erreur de la semaine. Je me suis dit : « Avec ces watts-là, je ne peux pas tenir une heure ». Mes données étaient vraiment très bonnes (l’air étonné). Mais je me suis mis une limite mentale. Ça paraît un peu bête mais on est quand même formaté avec les watts (l’unité permettant de mesurer la puissance développée par une coureuse, qui s’affiche en direct sur les compteurs GPS). Pour le Tour, il faudra que j’arrive à m’en détacher, que je me fie plus à mes sensations. Maintenant, perdre 1’15 » sur des filles comme Elisa Longo Borghini et Lotte Kopecky, ce n’est pas non plus catastrophique, mais je pense que j’aurais au moins dû être avec elles.
      https://www.lequipe.fr/Cyclisme-sur-route/Actualites/Juliette-labous-decue-par-sa-cinquieme-place-au-giro-j-ai-trop-regarde-mes-watts-dans-le-blockhaus/1482544

  2. Avatar de matthieu lachaume
    matthieu lachaume

    Chère Véronique, Antoine Vayer (Ex FESTINA) (https://www.cyclisme-dopage.com/), à l air d être quelqu un de simple, drôle et compétent sur la question (je me trompe ? ) qui mériterait peut être un échange sur le sujet ?

    1. Avatar de Véronique Louise Billat
      Véronique Louise Billat

      oui j’ai suivi ses écrits dans le journal le monde. Il fut un pionier concernant les progrès douteux et s’est fait connaître sur ce thème : il semblerait donc qu’il ait fait des émules avec ce projet de SAS anti progrès extraordinaires y compris à l’entraînement, ce moment supposé être lequel on se dope le plus pour augmenter la charge d’entraînement en récupérant plus vite ?? me concernant j’ai choisi de travailler précisemment sur l’élaboration d’une méthode d’entraînement fondée sur la physiologie intégrée avec le cerveau et la biomécanique). Je préfererais que l’argent finance aussi cet aspect même si ce travail de longue haleine n’est pas du tout médiatique : au moins nous progressons, nous aussi!

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